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''Monument'' aux morts
François Taillandier   Time to turn - La Grande Intrigue - Tome 5
Stock 2010 /  19 € - 124.45 ffr. / 278 pages
ISBN : 978-2-234-06489-8
FORMAT : 13,5cm x 21,5cm

Voir aussi :

- François Taillandier, Les Romans vont où ils veulent. La Grande intrigue - Tome 4, Stock, Juin 2010, 280 p., 19 €, ISBN : 978-2-234-06445-4

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5 romans, dont les deux derniers sont sortis en 2010. Un écrivain arrivé à maturité, qui s’amuse autant qu’il s’engage dans les pages d’une «intrigue» qui semble-t-il n’a pas jamais eu lieu, mais s’étale, devient la vie, son récit (le mythe, devenu «le telling»), et surtout son discours (acte et parole devenus «le turn»).

Invention langagière et sens aigu de la mémoire. Urne vidée de ses cendres et noms de famille, de municipalités, de quartiers, hantés par l’histoire : l’oeuvre que François Taillandier a accomplie entre 2005 et 2010 est unique en son genre, intrigante comme son titre, établie de déconstructions, de grues et de transepts, de chapitres et de trames coupées, dont la navigation aléatoire rappelle à l’aficionado du Surréalisme les travaux de Cortazar dans Rayuela. «Ce que j’embrasse, en comparaison de ce que je n’embrasse pas»… En choisissant d’ailleurs d’inscrire en épigraphe du dernier tome de La Grande intrigue une considération d’Aragon sur l’infinitude des faits et dits confrontée à l’exhaustivité de la forme livresque, François Taillandier explicite la direction stylistique de son aventure romanesque, patchwork qui se rêve pareillement fragments qu’une immense couverture, un tissu, c’est-à-dire un texte ou un «Monument», comme il se plait à nous en rappeler les enjeux et la définition. Drame privé et considération civilisationnelle, tout autant burlesque, oratoire, érotique, émotif ou procédural. Unique en son genre, mais sous le haut patronage de Balzac, à qui notre auteur concède bien l’idée du roman total.

Tout avait débuté entre Louise et son cousin Nicolas, à Vernery-sur-Arre, village fiction plus vrai que nature, berceau de leur famille (les Maudon), centre névralgique de ce grand livre aux 55 chapitres. Tout part, va, et revient de là, comme une matrice, une carte mère, une langue courante, le même sang d’une fratrie. Autour de Vernery-sur-Arre, quelques constellations composites : Belleville à Paris, Bruxelles, l’Afrique des Bantamas (ce peuple premier inventé et, lui aussi, plus vrai que nature), les aéroports et les boîtes mail : tout ceci forme World V, que celui qu’on nomme «Charlemagne», le penseur de La Grande Intrigue, a théorisé comme la résultante de l’Option Paradis qu’ont choisi d’appliquer les démocraties occidentales après la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, cette préférence donnée à l’Eden est le début d’une ère d’hédonisme forcené, d’abolition des contraintes, de facilité et d’oubli, le temps devenant, selon Taillandier, «autorésorbant». Opposé à Vernery-sur-Arre donc, cet autre village qu’est le monde globalisé et son équivalent local offert au néant : ''Cool Quartier'', une émission de téléréalité, qui doit autant à ''Loft Story'' qu’à ''Plus belle la vie'', au carton-pâte qu’à la fin du «capital background» (l’héritage, pour parler français).

Cette Grande Intrigue tisse sa toile en jeu de miroirs et d’oppositions, tourne sur elle-même, en même temps qu’elle se dépasse. A mesure de l’avancée dans les tomes, François Taillandier s’est octroyé une grandissante liberté formelle, autorisé des interventions directes au sein de ses chapitres, selon le procédé énonciatif bien connu mais redoutable de l’incursion de l’écrivain dans son œuvre, jusqu’à cet «Autoportrait 54», dans Les Romans vont où ils veulent, où du récit nous passons à une réflexion sur le récit ; jusqu’à cet échange de mails entre lui et l’un de ses personnages ; jusqu’à cette insertion parodique irrésistible d’un extrait du nouveau roman de Dan Muzo, écrivain aux thrillers attendus, dans Time to turn. Dimensions métatextuelle, intertextuelle, qui enrichissent référence, connaissance, expression.

Le tome III, Il n’y a personne dans les tombes, abondait déjà en liberté formelle, croisement loufoque d’univers préalablement séparés par le chapitrage et la géographie (le langage de la tribu bantama colonisait la fin du livre), manquement dans le domaine du vraisemblable (disparition de l’ombre de Christophe Herdouin, frère de Louise, sur une plage vietnamienne), ou encore incursion d’une préface générale à la suite romanesque au milieu même du livre. Les Romans vont où ils veulent donne à François Taillandier la possibilité de parler de son œuvre avec Sobel, romancier comme lui, par le moyen de cet échange d’emails drôle et pinçant, où l’on découvre qu’ils vont où ils veulent, sans que leur auteur en connaisse très bien l’aboutissement. C’est non sans rappeler l’étonnement de Marcel dans Le Temps retrouvé, qui s’émeut que les personnages de Proust aient à ce point vieilli, et vieilli de cette manière, telle qu’il n’a pu, remontant le temps, leur accorder l’attention qu’exigeait son déroulement. Il y a du proustien dans Taillandier, mais la problématique temporelle tient plus de la mémoire et son effacement, du danger que représente la dictature du présent (tout ce qui a du sens «aura disparu d’ici deux générations», selon l’homme d’affaire Fou-Fou), qu’à la recherche d’une longueur en bouche dans la nostalgie, comme elle apparaît dans La Recherche du temps perdu. François Taillandier, lui, va se nourrir du présent et évoquer le passé dans ses subtilités sociologiques. Bâtir, surtout, une armée de personnages à l’historiographie de tome en tome renouvelée et enrichie. Du Balzac, dans la disposition topographique de cette Grande intrigue : le Paris des plaisirs, des rencontres, du présent, de l’immédiat et de la jeunesse ; la province (Vernery-sur-Arre en premier lieu), gardienne du temps figé et des drames des famille, de l’intrigue au sens propre, de l’histoire qui ne passe pas, qui «accroche».

De Time to turn, nous retiendrons la pertinente classification des êtres occidentaux modernes en «pragmas», «illus» ou «intellectuels», à qui correspondent si bien les acteurs de ce drame, Anne-Lise la pragma («J’aime bien consommer, acheter un portable tactile, aller dans une super-résidence à l’île Maurice»), Alexa l’illu, qui a rejoint la communauté des Croyants et changé son prénom, Gregory et Nicolas son père, Jean de Malars, l’historien qui théorise sur les «points de bascule», les intellectuels. Notables aussi, ces pages sur le désir et la jalousie qui environnent le sentiment d’amour, dont la figure allégorique est «l’homme en noir», Méphisto à tricorne apparu en rêve au jeune Gregory. Et puis, remarquable l’Intrigue enfin dévoilée, l’énigme des dernières paroles de «Charlemagne» («Quelque chose d’effroyable est sur le point de dévorer le monde»), explicitée par cette sentence de saint Paul : «Les langues seront abolies». Taillandier construit habilement sa réflexion sur les rapports entre paroles et puissance, démontrant que sous le parler «démocratique» se cache la dictature. L’Unilog inventé par Fou-Fou (nouvelle langue autorésorbante, néantifiante), est contenue en germe dans les énoncés franglais capitalistes du groupe Aelys et dans les formulaires bureaucratique de Bruxelles dont s’amuse Sobel. L’Unilog, c’est le monde dans lequel nous vivons, le non-sens et son pouvoir de perversion, d’arbitraire décisif, d’effacement (NR, «non reconnu» en Unilog, permet d’écarter de son système le moindre terme subtil, expressif ou beau).

Restera ce à quoi notre auteur s’acharne à croire, la littérature, cette tombe dans laquelle il y a foule, ces macchabées coriaces, cet esprit de Résurrection. Il n’y a plus de sépultures et les souvenirs passent au crématorium, comme l’histoire qui les constitue. Ils vivent pourtant et nous survivent, et la mémoire du père de Nicolas Rubien n’est pas dispersée avec ses cendres rue de Belleville. Elle est écrite, déroulée dans les méandres de La Grande Intrigue, ce «Monument» aux morts.


Sophie Labouheyre
( Mis en ligne le 13/09/2010 )
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