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Ecce homo
Emmanuel Carrère   D'autres vies que la mienne
Gallimard - Folio 2017 /  7,70 € - 50.44 ffr. / 352 pages
ISBN : 978-2-07-272232-5
FORMAT : 10,8 cm × 17,8 cm

Première publication en mars 2009 (P.O.L.)
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A la fin d'Un Roman russe (POL, 2007), on avait quitté Emmanuel Carrère épuisé par son combat contre la névrose, ne sachant pas encore si ce livre représenterait pour lui une échappatoire, ou bien au contraire l'anéantissement définitif. Et puis, le «renard qui lui dévorait les entrailles» est parti. On ne sait pas s'il s'est seulement endormi, ou bien s'il a disparu à jamais, mais qu'importe. Emmanuel Carrère a pu écrire D'autres vies que la mienne, un livre qui traite encore intensément de la souffrance humaine, mais cette fois sur un ton apaisé, apaisant, et non plus de déréliction destructrice.

Les deux oeuvres sont en fait complémentaires, comme le montrent leurs genèses étroitement imbriquées. D'autres vies que la mienne a pour origine la confrontation de l'auteur avec ses angoisses les plus profondes : la mort d'une petite fille, Juliette, pendant le tsunami de décembre 2004, et celle d'une autre Juliette, la soeur de sa compagne, décédée à 33 ans d'un cancer, laissant derrière elle un mari qui la chérissait et trois petites filles. C'est la rencontre avec Étienne Rigal, juge d'instance à Lyon et qui était l'âme soeur de Juliette, ainsi qu'une phrase que celui-ci prononce, qui va déclencher l'écriture d'Emmanuel Carrère. Mais, à ce moment-là de sa vie, l'imminence de sa paternité et le désir de savoir d'abord quel enfant il était, avant de donner à son tour la vie, le conduisent à abandonner ce projet et à se lancer dans l'aventure d'Un Roman russe. Ce n'est que trois ans plus tard que le récit que nous lisons aujourd'hui a été repris et mené à son terme.

D'autres vies que la mienne, comme son titre l'indique, est un livre qui se tourne délibérément vers l'autre et ne fonctionne plus sur le mode narcissique qui était celui, désigné comme tel, d'Un Roman russe : de son écriture lucide et directe, sans périphrases, mais aussi sans pathos, Emmanuel Carrère décrit l'horreur du deuil et le vide qu'il entraîne. Il contemple ces vies dévastées, qui ont tout perdu, mais comprend aussi que, si ces «autres» ont pu tout perdre, c'est qu'ils possédaient quelque chose, que leur vie était remplie. «Je pense en l'écoutant : cette femme a tout perdu mais c'est qu'elle avait tout, du moins tout ce qui compte. L'amour, le désir qu'il dure, la volonté de le faire durer et la confiance : il durerait. Moi qui en ai tant d'autres, je lui envie cette richesse».

D'abord fasciné par ce qui le sépare de cette humanité, de ces gens qui peuvent se dire, avant de mourir, «ma vie a été réussie», Emmanuel Carrère décide de témoigner de ce qui a été leur bonheur, et notamment de retracer la vie de Juliette, sa belle-soeur, pour que ses filles puissent savoir qui elle était. Comme le lui dit sa compagne, «Tu es le seul type que je connaisse capable de penser que l'amitié de deux juges boiteux et cancéreux qui épluchent des dossiers de surendettement au tribunal d'instance de Vienne, c'est un sujet en or. En plus, ils ne couchent pas ensemble et, à la fin, elle meurt. J'ai bien résumé ?». L'histoire, c'est bien cela. Mais écrire sur Juliette, c'est aussi écrire sur Étienne, faire un détour par sa vie, et bien sûr, écrire sur Emmanuel lui-même. Comme le montre le mouvement opéré par le titre, écrire sur l'autre est indissociable de l'écriture sur soi. Si tout est vrai dans ce livre, si l'autofiction est volontairement rejetée, il convient toutefois de préciser que cette vérité est celle d'Emmanuel Carrère, observée par sa propre lorgnette.

Par rapport à Un Roman russe, la fonction de l'écrivain est radicalement autre. Il ne s'agit plus de choisir entre l'écriture et le suicide, d'écrire contre les autres, sans leur accord, et pour soi, dans une oeuvre foncièrement autotélique ; cette fois, l'écrivain est un historien au sens étymologique du terme (il est celui qui voit et qui témoigne), qui écrit pour (pour les autres et pour soi). Il ne s'agit pas de définir l'auteur comme un écrivain public qui ferait don de son oeuvre : Emmanuel Carrère utilise son alter ego comme détour, comme miroir, source de connaissance et d'apprentissage. Il écrit sur des expériences universelles, avec lesquelles le lecteur entre en résonance profonde. De ces grands thèmes de l'aventure humaine (la vie, l'amour, la maladie, la mort), on sort profondément bouleversé, mais aussi, paradoxalement, réconforté.

D'un livre à l'autre, on assiste donc, dans l'écriture d'Emmanuel Carrère, à un cheminement vers la sérénité et - chose que l'on n'osait plus espérer chez lui - le bonheur. D'autres vies que la mienne est un récit humaniste, au sens où il éclaire l'homme dans sa faiblesse comme dans sa générosité : ici, l'amour ne se définit plus comme la lutte d'eros contre thanatos, mais bien au contraire, comme agapè et philia. L'auteur découvre avec bonheur ce que c'est que d'«être à sa place», d'aimer et d'être aimé. «Personne n'a pu se reposer en toute confiance dans mon amour et je ne me reposerai, à la fin, dans l'amour de personne. C'est ce que j'aurais dit à l'annonce de ma mort, avant la vague. Et puis, après la vague, je t'ai choisie, nous nous sommes choisis et ce n'est plus pareil. Tu es là, près de moi, et si je devais mourir demain je pourrais dire comme Juliette que ma vie a été réussie».

D'autres vies que la mienne est donc une oeuvre marquée par une forme d'épicurisme. Viendra un jour où nous serons malades, viendra un jour où nous perdrons notre amour le plus cher, où nous devrons affronter la perte, survivre dans le manque. Mais ce jour-là, si nous pouvons nous dire «je souffre, mais j'ai été heureux», tout sera accompli.


Françoise Poulet
( Mis en ligne le 15/03/2017 )
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