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Tragi-comique
Esther Kreitman   Blitz et autres histoires
Seuil - Points 2014 /  7,4 € - 48.47 ffr. / 312 pages
ISBN : 978-2-7578-4466-3
FORMAT : 10,9 cm × 17,7 cm

Première publication française en avril 2013 (Calmann-Lévy)

Paule-Henriette Levy (Préface)

Gilles Rozier (Traducteur)

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Il ne fait pas bon naître fille chez les Singer. Délaissées ou mortes de scarlatine en bas âge, les représentantes du sexe négligeable n’ont pas eu dans cette famille juive hassidique le destin qu’elles auraient souhaité ; c’est du moins la conviction d’Esther, aînée des quatre enfants, dont les débuts dans la vie parmi une portée de chatons riment pour elle avec rebut. S’insurgeant déjà dans le ventre maternel, écrit-elle dans «Le Nouveau Monde» — première nouvelle insérée dans Blitz—, contre les discriminations éducatives traditionnellement réservées à son genre, elle hérite à sa naissance du nom de son arrière-grand-mère paternelle «qui portait des franges rituelles, comme un homme» : message lourd d’implications paradoxales entre une mère instruite et toute puissante et un père rabbin, doux et effacé, comme le souligne avec beaucoup de subtilité la préfacière, Paule-Henriette Lévy.

C’est dans ce contexte qu’Esther Hinde Singer, Hindele pour les intimes, a vu le jour le 31 mars 1891 et a «été mariée» en 1912 à Abraham Kreitman (parfois écrit Kreytman), tailleur de diamants. Ses frères sont : Israël Joshua (1893-1944), écrivain et journaliste de renommée internationale, Isaac Bashevis (1902 ou 1904 -1991, suivant les sources), du prénom emprunté à leur mère Basheva, nobélisé en 1978, puis Mosche, (1906-1944), seul rabbin comme ses ancêtres. Ensuite, nous apprend Paule-Henriette Lévy, se succèdent deux filles, toutes deux décédées le même jour. S’ajoute à cette série d’exception Moshe Kreitman (1913-2003), fils unique d’Esther et d’Abraham, appelé Maurice Carr de son nom de plume ; sa fille, Hazel, peintre comme sa mère Lola, est aujourd’hui le témoin vivant de la saga familiale.

Mais qui en France connaît Esther Kreitman, hormis ce qu’en raconte son frère Isaac sans toutefois citer ses œuvres ? «Le petit monde de la rue Krochmalna» n’a-t-il pas été d’abord le sien ? Autodidacte en secret, surdouée, romancière, nouvelliste et traductrice en yiddish de C. Dickens et de G. B. Shaw parmi d’autres «jobs», elle connaîtra à Anvers puis à Londres une vie conjugale et matérielle précaire, entrecoupée de séjours auprès de ses frères à Varsovie, dont Maurice rapporte le souvenir. Son premier roman autobiographique, très critique vis-à-vis des règles misogynes en milieu orthodoxe, est paru en yiddish à Varsovie en 1936, en anglais (traduit par Maurice Carr) sous le titre Deborah en 1954, puis en français en 1988 aux éditions Des femmes, avec l’intitulé La Danse des démons (Carole Ksiazenicer et Louisette Kahane-Dajezer traductrices).

Aujourd’hui nous parvient Blitz et autres histoires, traduit du yiddish en français après l’avoir été en anglais en 1950, ouvrage à raison salué par la presse. \'\'Blitz\'\', littéralement \'\'éclair\'\', \'\'foudre\'\', deuxième des nouvelles de ce recueil, retrace l’attaque de Londres par l’aviation nazie ; mais par-delà l’événement (Blitzkrieg) ce samedi 7 septembre 1940 éclatant de soleil, le terme évoque le feu et le sang, le vrombissement et le silence, le ciel et la mer, l’est et l’ouest ; c’est à la fois le début de la guerre et sa fin par la destruction des Juifs d’Europe abandonnés de tous : «Mais où est Dieu ? demandait la femme du vieil Abraham en levant les yeux vers le ciel incendié. Une bombe la projeta à plusieurs mètres. À terre, les doigts crispés sur sa perruque, elle ne posait plus de questions…». Tout est dit dans ces quelque huit pages. La fulgurance des faits réside dans l’écriture, qui fait osciller une large palette de métaphores chromatiques et sonores avec d’abruptes métonymies, spectaculaires dans l’art de construire la chute des récits.

Ainsi se déroulent les autres nouvelles, au moyen de représentations contrastées passant sans transition des plus sombres perspectives à la franche hilarité et inversement. Les unes, issues du Shtetl de l’enfance et même de plus loin, du temps où les Juifs étaient autorisés à vivre à la campagne (\'\'Un caftan de satin\'\'), constituent d’inégalables témoignages d’une époque révolue, où la tangible réalité quotidienne empreinte de religiosité télescope l’univers animiste des superstitions et des croyances. Les autres campent avec réalisme, dans le misérable East End du début du vingtième siècle, une série de personnages attachants, pauvres, immigrants et/ou tuberculeux, ouvriers ou chômeurs ; et il y a aussi la riche veuve inséparable de sa fortune, le coiffeur bavard et l’écrivain fauché, sans oublier l’ancien tailleur parvenu et… le «savant mélange de bons petits plats juifs et de cuisine typiquement anglaise».

Outre cet éclairage sur les conditions sociales dans la communauté juive, rythmée par les prières à la synagogue, Blitz et autres histoires offre un regard inattendu sur des préoccupations plus intimes dont l’une, récurrente et impétueuse, est l’accès au savoir ; l’autre, qui gravite autour du mariage arrangé des enfants, en particulier des filles, ose pudiquement évoquer la transgression amoureuse. Quant à l’inégalité entre hommes et femmes, elle ne se discute pas mais se négocie : «une femme juive (…) doit tenir sa maison, s’occuper des enfants (…). Rachel, son épouse, pensait le contraire, mais savait que quand Yidel disait non, cela voulait dire non. Et comme elle ne manquait pas d’énergie, elle s’adonnait à son propre commerce».

Que de modernisme dans ces réflexions. Mais chez Esther Kreitman, il n’est besoin ni de sermons ni de savants discours, les questions de société sont traitées avec la légèreté et la dérision des conversations ordinaires, souvent drôles et impertinentes, qui mettent au premier plan les particularités voire les intonations de la langue parlée, sa poésie et ses habituelles exagérations : «Tu veux ma mort ? Tu me gâches les nuits à t’entêter ainsi (…)». Encore fallait-il le talent du traducteur et écrivain Gilles Rozier pour donner ainsi à «entendre» en français d’aujourd’hui des expressions typiquement yiddish d’hier ou, exercice plus acrobatique encore, à leur adjoindre des mots ou des expressions anglaises en version originale. Humour garanti.

C’est dire la richesse et la diversité de cet ouvrage, reflet d’une pensée autonome et assumée, en avance sur son temps, au prix psychique de ses propres «démons» internes sans doute payés en échange des libertés féministes revendiquées avant l’heure. D’un caractère excessif, souffrant à l’instar des célèbres patientes de Breuer et de Freud de ces étranges «Blitz» du corps qui obscurcissent la conscience, Esther Kreitman a vu comme elles son état s’aggraver avec l’âge, tourmentée par d’irrationnelles forces malveillantes. Coïncidence remarquable, Blitz et autres histoires est paru en France au moment où des femmes munies des franges rituelles, venues prier devant le Mur des Lamentations, ont été délogées par des hommes : à coups de pierres.


Monika Boekholt
( Mis en ligne le 15/10/2014 )
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