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Spleens
Katharina Hacker   Démunis
10/18 - Domaine étranger 2010 /  8,60 € - 56.33 ffr. / 369 pages
ISBN : 978-2-264-04998-8
FORMAT : 11cmx18cm

Première publication française en août 2008 (Christian Bourgois)

Traduction de Marie-Claude Auger.

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Katharina Hacker livre avec Démunis les histoires d’êtres à la dérive, électrons déroutés de leur noyau dans un monde en prise aux drames de l’histoire : le 11 septembre, la guerre en Irak, le spectre des attentats. Un roman dense, glauque et exigeant.

Exigeant parce que l’écriture, créant l’opacité de ces existences, en devient elle-même obscure, «dense» dit la quatrième de couverture qui cite aussi Virginia Woolf, référence de l’auteur, en effet manifeste à la lecture. Il faut donc tenir bon dans les premières pages, patienter dans la découverte des personnages, autant de tranches de vies réunies par le temps (2002-2003) et l’espace, une rue londonienne. Car tout, d’abord, est très confus, on ne comprend pas ce que veut dire l’auteur, où elle veut en venir ni qui sont ces gens. Et puis, passées les cent premières pages, tout prend sens : ces êtres, en quelque sorte, comme leur temps, sont déjà morts, vidés, pions désincarnés d’une Histoire trop prégnante.

Isabel et Jakob sont ce jeune couple allemand, une graphiste qui poursuit son travail avec ses collègues berlinois (Andras, secrètement amoureux d’elle) depuis son bureau de Londres, chez elle, et un juriste pour qui le droit est cette bouée, miettes de granit dans un monde toujours plus érodé. Ils se sont mariés sans amour et vivent ensemble sans se connaître, sans beaucoup d’espoir ; les coïts se succèdent néanmoins, mais sans contact réel : leur chair est triste. D’autant que Jakob découvre au contact de ses collègues une part obscure de lui-même, une attraction inavouée…

Isabel, elle, passe ses journées entre ses illustrations et la découverte intriguée du voisinage : Jim, gars paumé, dealer, junky, dont le physique et l’étrangeté créent chez elle la tentation adultérine. Mais Jim est aussi sauvage, brutal, juste. Et la famille dont la maison jouxte la leur, avec Sara, enfant attardée, enlaidie par sa débilité, protégée par son frère Dave contre des parents, le père surtout, violents, soumis aux vampires de la misère sociale ; il la frappe. Dave veut fuir ; il arrive à Sara de se retrouver seule avec le chat, Polly. Isabel est intriguée mais quels sentiments l’animent ? Il y a chez elle cette étrange «…détermination (…) dans ses yeux, une inexorable absence de but».

Et c’est cette absence qui frappe à la lecture – le titre l’annonce : il n’y a rien, dans ce monde là pour soigner tant de plaies, les blessures intimes, les drames personnels, les catastrophes du temps. Un ciel «bas et lourd» pèse sur ces existences, et donc sur le lecteur qui, répétons-le, doit tenir bon, s’accrocher aux pages. L’effort est méritoire car le roman rentre en soi comme une humeur maligne, cette bile qu’on appelait autrefois spleen, émotion au goût bizarre, dont l’amertume et l’âpreté créent cette sorte de douceur, certes émétique, mais douceur quand même : une beauté triste, malade, lueur blafarde nourrie de combustibles décomposés. Au final, donc, un vrai roman.


Bruno Portesi
( Mis en ligne le 26/03/2010 )
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