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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Moderne  
 

Vendre des livres en province au siècle des Lumières
Gilles Eboli   Livres et lecteurs en Provence au XVIIIe siècle - Autour des David, imprimeurs-libraires à Aix
Atelier Perrousseaux 2008 /  32 € - 209.6 ffr. / 318 pages
ISBN : 978-2-911220-25-8
FORMAT : 16cm x 23cm

L'auteur du compte rendu : Diplômé de l'Ecole nationale des chartes et de l'Ecole nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques, Rémi Mathis est conservateur, responsable de la bibliothèque de sciences humaines et sociales Paris-Descartes-CNRS. Il prépare une thèse sur Simon Arnauld de Pomponne à l'université Paris-Sorbonne sous la direction de Lucien Bély.
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Qui sait, quand il achète un livre publié chez Belin, que cette maison a été fondée avant la Révolution, en 1777 ? Delalain en 1764, succédant aux Cramoisy arrivés à Paris au XVIe siècle ? Bien loin des concentrations et des incessants changements de raisons sociales auxquelles ont assiste depuis quelques dizaines d’années, certaines maisons connaissent ainsi une étonnante pérennité. C’était souvent le cas sous l’Ancien Régime, où l’on était imprimeur-libraire de père en fils (ou souvent de beau-père en gendre), créant de prestigieuses dynasties dans les principales villes de France et d’Europe. Dans les plus petites villes, l’action de ces quelques individus a souvent une grande importance car c’est par eux que passe la quasi-totalité de ce qui sera lu des habitants. À travers le parcours d’une famille d’imprimeurs-libraires sur cinq générations et près de deux siècles, cet ouvrage s’attache donc à étudier cette interface, et par conséquent le paysage du livre dans la ville d’Aix-en-Provence au siècle des Lumières.

Pour cela, l’auteur dresse dans une première partie un portrait politique, social et intellectuel de la province. Il dresse solidement le décor de cette ville bien éloignée de Paris, que l’on qualifierait de nos jours de «tertiaire». Après une période de relative grandeur au XVIIe siècle, elle stagne doucement au siècle suivant. Si université il y a, elle est médiocre, et le parlement ne suffit pas à en faire une métropole. Elle n’échappe cependant pas aux engouements provinciaux des Lumières (vie théâtrale, sociétés savantes, loges maçonniques…).

C’est donc dans cette ville que se sont installés les David. Mais sous l’ancien régime, les «éditeurs» actuels n’existent pas. Comme la plupart des gens du livre, les David cumulent deux activités : celle d’imprimeur et celle de libraire. L’auteur montre comment le XVIIIe siècle est la période durant laquelle le pouvoir royal tente d’imposer sa présence dans les provinces éloignées telles que la Provence : cette reprise en main dessine un paysage juridique dans lequel les David agissent pendant plus d’un siècle. Il y a certes bien loin de la prise de décision à son application mais en tant que famille établie et bénéficiant la plupart du temps de la bienveillance du pouvoir, les David n’ont pas à se plaindre. Comme Joseph David l’écrit au Garde des sceaux en 1731 : «ceux qui ont de l’honneur et du bien ont garde de risquer de les perdre en faisant des impressions et vendant des livres contraires au bon ordre» (p.127). Ce type d’argument est entendu et, même s’ils doivent se soumettre aux concours pour la réception des maîtres, leur présence parmi les grands imprimeurs aixois n’est jamais remise en question.

Le fonctionnement de l’atelier est sans doute le plus difficile à connaître car les sources sont rares et souvent sujettes à caution. Il semble en tout cas qu’il s’agisse d’un des plus importants du royaume, où cinq presses fonctionnent en 1701, qui disposent de caractères grecs et hébreux. La production de l’imprimerie est étudiée à grand renfort de statistiques, afin de donner un portrait le plus exact possible de ce qui sort de l’atelier des David. En premier lieu, il s’agit des travaux des administrations : municipalité, université, clergé local, etc. Le monopole obtenu est lucratif : ce sont près de 2500 livres annuelles qui viennent de la seule intendance. Ajoutons à cela les travaux de ville, nous voyons que les ouvrages littéraires, religieux ou scientifiques sont loin d’être les seuls travaux des imprimeurs du XVIIIe siècle.

Mais alors, quels sont ces livres publiés ? Les imprimeurs d’Aix se trouvent en fait structurellement dans une situation difficile. L’organisation de la librairie est cause que les Parisiens sont très favorisés et les provinciaux souvent acculés à la contrefaçon. Mais la proximité d’Avignon, terre étrangère qui s’est spécialisée dans de tels travaux, rend cet artifice impraticable pour les Aixois. Les David produisent toutefois près de 60% des livres de la ville. Parmi eux, essentiellement des livres de religion et de droit ainsi que quelques traités des docteurs de la faculté de médecine : alors que les belles-lettres étaient encore présentes au XVIIe siècle, elles sont quasi absentes au siècle suivante. La diffusion peut aller jusqu’à Paris, Lyon ou Toulouse mais reste tout de même essentiellement régionale et rapporte de moins en moins pour des prises de risque importantes. C’est pourquoi au cours du siècle des Lumières, les David recentrent leur activité autour de leur librairie. Ils importent ainsi quantité de livres publiés à Paris ou à Lyon (mais également dans l’Europe entière, en particulier aux Provinces-Unies), tentant de répondre de la manière la plus exacte possible aux besoins d’une clientèle qui habite aux quatre coins de la région. Lyon et surtout Avignon se trouvant à proximité, les David s’y fournissent allégrement en best-sellers contrefaits de religion et de belles-lettres à petit prix ; le recours à Paris, dont les livres sont plus chers, semblant être réservé aux œuvres non encore contrefaites. Les David se situent ainsi au sein d’un double espace commercial, l’un européen pour les commandes et l’autre régional pour les ventes. Parallèlement au commerce de livres neufs se développe le commerce des livres anciens à destination d’une clientèle d’amateurs et de curieux avec qui les libraires nouent souvent des relations d’amitié jusqu’à devenir eux-mêmes bibliophiles et avoir du mal à se défaire de leur merveilles ! Les ouvrages sont pourtant achetés par bibliothèques entières et les marges, souvent énormes.

La troisième partie de l’ouvrage se fonde sur un document assez exceptionnel, le registre des ventes de la librairie, tenu par Esprit David de 1735 à avril 1738. L’auteur décide d’en analyser de manière systématique et statistique les données de l’année 1737. Apparaissent les lectures des Aixois et Provençaux d’alors : des livres essentiellement publiés en France et écrits en français. Des livres dont la première édition est récente mais où le poids de la culture du second XVIIe siècle se fait encore sentir de manière non négligeable (surtout en droit, en sciences et en théologie). Une analyse par thème des livres vient encore affiner cette approche, où l’auteur tente également d’effectuer des comparaisons avec le libraire Nicolas de Grenoble, étudié par Henri-Jean Martin.

L’approche de l’identité des lecteurs est tentée à travers la liste des débiteurs qui apparaissent dans le Journal d’Émeric-David (1785-1790). Si la Tiers-État domine (41% des clients), c’est essentiellement par le biais des officiers de justice (avocats, procureurs, etc.) tandis que la robe domine également dans la noblesse (69 des 118 nobles représentant en tout 38% des clients). Quelques très gros lecteurs (collectionneurs ?) concentrent cependant un grand nombre d’achats (10% des clients achètent 55% des livres). La répartition de ces derniers a également complètement été modifiée : alors que les sciences et les arts se développent, les livres de religion s’effondrent ; l’anglomanie fait rage alors que le latin recule ; les impressions anglaises se diffusent alors que Paris renforce encore sa position en France.

Gilles Éboli a la chance de pouvoir s’appuyer sur un double corpus de sources qui permet des approches simultanément quantitatives et qualitatives des choses puisqu’il analyse à la fois la très riche correspondance de la famille et des données chiffrées extraites du registre de la librairie. Fort d’une documentation très précise et de grande valeur, il peut étudier différents moments de la vie de la boutique et de l’imprimerie.

On peut cependant se demander dans quelle mesure il aurait été possible d’aller au-delà de ces sources afin de proposer des contrepoints qui auraient été les bienvenus : on aurait aimé en savoir plus sur l’insertion de ce commerce au sein de la ville et des corporations d’Aix. Entre autres, s’il existe une conjoncture propre au livre ou si les fluctuations économiques sont celles que l’on peut retrouver dans l’ensemble du commerce aixois. Les sources amènent également l’auteur à étudier tout cela depuis Aix, en sacrifiant parfois le point de vue de Paris, que l’on aurait aimé connaître : le XVIIIe siècle est en effet un temps de prodigieuse ambiguïté du pouvoir royal, qui parvient à la fois à imposer son contrôle sur la production imprimée mais qui se trouve bientôt aux prises avec la production clandestine, obligé d’accepter un bien paradoxal système de «permission tacite» et de plus en plus déléguer la police du livre.

Qui a déjà entendu parler de Gilles Éboli, qui a longtemps été directeur de la Cité du Livre et de la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, et dirige désormais les bibliothèques municipales de Marseille après avoir été président de l’Association des bibliothécaires de France, se posera naturellement quelques questions sur l’origine de cet ouvrage. Mais ce n’est qu’en dernière page que le lecteur ingénu découvrira que le livre est en réalité issu de la thèse de l’École des chartes soutenue par Gilles Éboli en… 1984 ! Que ce soit le travail de jeunesse d’un historien de 25 ans ne posent guère problème : nous avons eu l’occasion de dire tout le bien que nous pensons de cet ouvrage. Regrettons en revanche que les investigations que le jeune homme n’avait pu réaliser par manque de temps n’aient pas pu être faites depuis : les regrets émis par l’auteur sur les identifications d’éditions qui n’ont pu être faites (p.266) ou les archives qui n’ont pu être consultées (p.304) perdent sensiblement de leur sens. Il est surtout dommage que cette thèse soit publiée telle quelle alors que les connaissances ont largement évolué pendant les vingt-cinq ans qui nous séparent de la soutenance : à quoi sert – en 2008 – une bibliographie datant de vingt-cinq ans ? N’aurait-il pas été possible d’adjoindre une simple postface faisant le point sur les avancées de la recherche ? Ajoutons enfin au chapitre des reproches un système de notes qui rendra rapidement fou le plus sain des hommes et découragera le plus téméraire : les notes sont placées en fin de volume (mais pas tout à fait à la fin pour que la section soit encore plus difficile à retrouver) et elles renvoient elles-mêmes à la bibliographie par un complexe système de numérotation des références.

Au-delà de ces petits regrets, cette étude régionale est la bienvenue par l’éclairage qu’elle apporte sur les pratiques commerciales de la librairie au temps des Lumières et, partant, sur les pratiques d’achat et de lecture de ses clients. Ce sont deux grandes problèmes qui sont traités dans cet ouvrage, correspondant à deux claires influences intellectuelles. La première partie et les passages sur la culture des Aixois et leurs lectures se situent dans la lignée des travaux de Daniel Roche sur les académies de province. Mais Gilles Éboli se nourrit également aux travaux de l’école française d’histoire du livre et bien sûr d’Henri-Jean Martin, tentant notamment de comparer les pratiques des David au libraire Nicolas étudiée par le maître. Dans les deux cas, il apporte une illustration intéressante du problème traité et des réflexions bienvenues.


Rémi Mathis
( Mis en ligne le 06/01/2009 )
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