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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

On ne meurt que trois fois
Michel Politzer   Les Trois morts de Georges Politzer
Flammarion 2013 /  21 € - 137.55 ffr. / 367 pages
ISBN : 978-2-08-128456-2
FORMAT : 13,6 cm × 21,0 cm

L'auteur du compte rendu : Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Agrégé d'histoire, Docteur ès lettres, sciences humaines et sociales, Nicolas Plagne est l'auteur d'une thèse sur les origines de l'Etat dans la mémoire collective russe. Il enseigne dans un lycée des environs de Rouen.
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Peintre et sculpteur install dans le Morbihan, lauteur est le fils du hros: Georges Politzer, philosophe marxiste-lniniste, militant communiste et rsistant fusill en 1942. g de neuf ans au moment de larrestation et de lexcution de son pre, Michel Politzer nous dit avoir perdu la mmoire ce moment ou plutt avoir commenc la perdre, oublier ce pre mort et absent, dont il apprit ladolescence, lycen, quil tait un une figure glorieuse du parti communiste, un de ses martyrs fusills et quil en avait t un intellectuel fidle et disciplin. Prcisons demble que le jeune Michel tait orphelin de ses deux parents, puisque sa mre Ma, arrte avec son mari, fut dporte en 1943 Auschwitz do elle ne revint pas.

Le jeune Michel Politzer sera donc lev partir de lge de dix ans par ses grands-parents et vivra la Libration dans un Paris 12me o il descendait une rue portant le nom de sa famille. Par une rpulsion spontane devant le rle que la section du parti au lyce Marcelin Berthelot voulait lui faire jouer, Michel Politzer, qui na pas grandi dans un milieu communiste, se distancie trs vite du parti de Thorez, Duclos et Staline. Raison de plus pour ne pas lire son pre, qui fait figure dintellectuel militant. Un pre tranger, une ombre

Lecteur occasionnel de philosophie, il ne frquentera gure luvre de son pre pendant des dcennies, lisant davantage Deleuze et des ouvrages desthtique. Le domaine de Michel Politzer, cest la cration artistique dans le contexte des annes 60. Politiquement, il sera l\'un des fondateurs des Verts en France, libertaires et peu ports au lyrisme productiviste industriel, la discipline de parti ou au sacrifice pour la Rvolution. Ny a-t-il pas l, en partie, une forme de raction au modle paternel, son idalisation crasante par la mythologie du PCF? Le foss semble se creuser, sans heurtsnotables, puisque le pre est absent. Davantage un processus insensible dloignement. Mais comme labsence consiste tre en quelque sorte prsence, le paradoxe est quune forme ambigu de curiosit demeure, latente. Lge venant, le tropisme des origines, un sens plus aigu de la mort, la question de lidentit, tisse de liens familiaux et culturels, le retour obsessionnel de la Mmoire dans la socit franaise, la prsence tout aussi obsdante dans lespace public de la Seconde Guerre mondiale, de la Shoah, des totalitarismes et de la force (notamment en France) de lillusion communiste, intrt croissant pour limmigration, mode de la gnalogie sur fond de mutations sociales et nostalgie de la France rurale qui sait? Tout ramne Michel Politzer sa propre histoire, avec ses diffrences spcifiques.

Si le retour du pre (du refoul黠?) est tardif, il sinscrit cependant dans une chronologie qui doit peu au hasard: il suffisait dune occasion pour que tout cristallise. A loccasion dune mission de tlvision sur la rsistance, voyant soudain la photo de son pre apparatre sur lcran et le fixer du regard, remonte le dsir den savoir plus sur ce pre nglig, dont il avait apparemment assez bien vcu labsence. Lecteur comme tout le monde de psychanalyse, Michel Politzer ne peut que poser la question: lartaurait-il t son refuge inconscient pendant plus de quarante ans? Un moyen dvacuer le tragique du sicle dans son uvre? Nest-il pas temps de faire face? Alors, au milieu des annes 90, Michel Politzer se tourne vers ses origines : exactement, le 28 fvrier 1996, quand, lors dun colloque la Sorbonne anim par Olivier Bloch, historien de la philosophie et spcialiste du matrialisme, il prend la dcision de mener des recherches systmatiques sur Georges Politzer. Ce livre est le fruit de quinze ans de recherches et dcriture.

Pour lcrire, Michel Politzer a fouill les archives disponibles, la mmoire des derniers tmoins, en France et en Hongrie, retrouv sa famille et ses racines juives dEurope centrale, consult les historiens et spcialistes de la philosophie franaise du 20me sicle, susceptibles de lclairer, lui lamateur de philo soixanthuitarde (voir lintroduction sur les origines et la mthode du livre et les remerciements aux spcialistes consults en fin du livre). Il en sort un livre assez trange, pas toujours facile lire ou suivre (mthode cinmatographique?...), en 34 chapitres de moins de dix pages chacun, mlant souvent rflexions et souvenirs personnels dune part et faits tablis par la documentation dautre part. On a compris que cette faon de mler itinraires du pre et du fils est un moyen dexpliquer le livre tout autant que de lier les histoires par-del la diffrence des poques et la sparation presque initiale: une approche psycho-sociale et existentielle intressante, peut-tre aussi thrapeutique, une faon de se rencontrer dans une autre conception du temps. Le livre enfin est parsem dillustrations intressantes.

Mais pourquoi ce titre: que furent donc les trois morts de Georges Politzer? Lauteur le dit en ouverture: celles dabord du lycen, jeune rvolutionnaire fougueux de la Hongrie des conseils et de Bela Kun, oblig de fuir son pays et sinstallant en France, la mort de Gyrgy devenant alors Georges, tudiant parisien de philosophie, une rupture avec le pays natal et des origines bourgeoises et juives ensuite soigneusement cadres dans son curriculum vitae franais et communiste ; puis la mort de la libert cratrice dun brillant philosophe, prometteur, la fin des annes vingt, moment de la stalinisation du PCF, naissance du Politzer militant disciplin et philosophe engag, intellectuel officiel du parti; enfin cest 1942, mort physique du rsistant communiste. Cette priodisation se dfend, mais est porteuse videmment de jugements sur chacune des tapes de ce parcours. Pour le dire simplement: Michel Politzer prsente son pre comme un grand philosophe avort, esprit vif et puissant, cosmopolite (germano-autrichien et franais, juif laque, freudien et marxiste, quasi-freudo-marxiste, inspir par lidalisme romantique de Schelling), critique et polmiste de talent, que les malheurs du 20me sicle et le dogmatisme stalinien auraient en partie strilis, au moins oblig une suite de concessions et sacrifices tragiques, qui furent des pertes lamentables pour la gloire philosophique de Politzer comme des renoncements de lintellectuel luvre quil portait et tait en droit desprer produire et laisser la postrit.

Le livre croise donc essai de biographie dun migr juif hongrois naturalis franais, intellectuel des annes vingt et trente et militant communiste, avec moments danalyses des uvres de Politzer. On voit un jeune esprit de la Mitteleuropa form la riche culture des mtropoles de ce berceau de la modernit culturelle (Vienne, Budapest 1900) muer en universitaire franais, certes original et jouant des atouts de sa formation (en traducteur et commentateur averti des auteurs germanophones par exemple), mais participant pleinement aux dbats franais (la clbre polmique, audacieuse et insolente, avec Bergson, que Politzer attaque trop svrement, alors quil partagerait avec lui plus quon ne pense). Michel Politzer rappelle utilement le temps de la bande de jeunes philosophes que Politzer formait avec Henri Lefebvre, Norbert Gutterman, Georges Friedmann et Paul Nizan, qui se jetaient dans la bataille politico-philosophique avec un marxisme aussi fougueux et quindisciplin. Ctait avant lorthodoxie du Diamat. Cest aussi lpoque o Politzer devient professeur de lyce puis lcole du parti auprs des jeunes ouvriers. Se forme limage dun homme passionn de connaissance, mais aussi daction, pdagogique et militante, qui apprendra dominer ses impulsions, jusqu la soumission (un jour, Thorez aurait reproch Duclos de traiter Politzer comme son larbin !). Enfin, Michel Politzer voque plusieurs reprises la vie amoureuse de cet homme statufi: un sducteur, qui liera, en secondes noces, son destin Ma, mariage passionn, malgr la liaison finale de Ma avec Jacques Decour, brillant agrg dallemand et traducteur, intellectuel communiste, autre rsistant fusill avec le groupe de Politzer. Si le couple est finalement uni pour toujours par la mort, limage de fidlit conjugale et de sublimation de lros par lengagement politique relve de la lgende. Georges et Ma taient deux doigts de se sparer, le couple battait de laile.

Moment essentiel de la biographie, fin qui donne rtrospectivement sa densit dramatique au rcit: la guerre et la Rsistance. Profondment concern par le combat anti-fasciste et anti-nazi, Politzer est frapp par le renoncement de Munich en 38 et annonce limminence de la guerre. Voyant dans lURSS le rempart de la dmocratie et du socialisme, il est branl par le Pacte germano-sovitique, mais reste fidle au parti. La dfaite et loccupation, linterdiction de lenseignement aux Juifs lui permettent de se jeter rapidement dans laction: la dnonciation de lidologie de Vichy et de la bourgeoisie franaise, mais aussi du fascisme. Son nom est associ une revue de combat idologique, La Pense libre, qui veut reprsenter un rationalisme moderne de combat, engag dans les drames de lactualit. Il y dnonce notamment la propagande nazie et le rle de linstitut franco-allemand qui offre sa tribune aux chantres de la collaboration et aux idologues du nazisme. Politzer dnonce notamment les constructions fumeuses du Mythe du Vingtime sicle dAlfred Rosenberg, dignitaire et penseur officiel nazi. Mais la rsistance, cest la clandestinit, le dfi aux autorits et donc la traque de la police, puis la torture. A un interrogatoire, quand on lui demande de livrer les noms des chefs terroristes, Politzer cite les noms des responsables de la collaboration. Il refuse videmment de travailler pour les nazis et de retourner la jeunesse franaise, conscient daller la mort. Du panache jusquau bout.

Tout cela est mis assez bien en perspective dans lpoque, avec certes une tendance la pique polmique, une bien-pensance anti-communiste trs \'\'politically correct\'\' qui peut agacer la longue. Mais cest le \'\'shiboleth\'\' de notre temps On n\'est pas sr quil faille tre toujours daccord avec les jugements historiques et politiques de lauteur ou de ses conseillers historiques ou philosophiques (Michel Onfray par exemple; est-il vraiment utile pour comprendre Politzer? Il est vrai que lauteur a lu feu Henri Lefebvre, notre sens plus riche de lumires et dempathie avec le sujet tudi). Le livre a le mrite non seulement dexister et dexposer honntement un regard sur un homme trop oubli et caricatur, mais de le faire avec srieux, la suite dune enqute approfondie. Cet hommage souligne des aspects mconnus ou inconnus de son pre, par-del la lgende et les simplifications rtrospectives. Il montre quil tait incontestablement dune stature intellectuelle remarquable, dpassant lapparence du polmiste stalinien que Georges Politzer a laisse, et quil a engag sa vie jusquau sacrifice suprme pour la cause quil croyait juste, mettant ses actes en conformit avec ses choix politico-philosophiques. Mditer les mrites de Politzer, sans idalisation nave, cest aussi admirer une qualit qui manque souvent aux intellectuels universitaires, le risque dune pense cratrice originale, nerveuse et tranchante, et le courage de lengagement en acte dans la vie des hommes pour les ides humanistes quon prtend dfendre. Tout cela est trs utile. Et en ce sens, la pit filiale de Michel Politzer, sans mivrerie ni adhsion inconditionnelle, est un beau geste et se conjugue un travail intellectuel respectable.

Se pose cependant la question du bilan que Michel Politzer tire de ce parcours et quil propose notre rflexion. Quelle est lactualit de Georges Politzer? On a le sentiment que Michel Politzer veut restituer la figure vritable dun homme dans son sicle, avec sa part danticipations intellectuelles inabouties (un genre de franc-tireur en psychologie entre Freud, Bergson et Sartre), un critique paradoxal de lidologie et des mythes politiques au nom de lesprit et de la philosophie (victime du stalinisme), une victime du racisme et un exemple dhrosme. Tout cela est vrai sans doute.

Mais Michel Politzer ne semble pas vraiment comprendre pourquoi son pre a plac ses espoirs de rnovation europenne et mondiale par le communisme et la rvolution, jusqu accepter la discipline du parti: pour viter le risque de la comprhension qui ressemble la compassion de celui qui sait envers le pauvre hre, il faut peut-tre relire lhistorien Eric Hobsbawm sur le tragique Court Vingtime sicle. Chacun sans doute est libre et responsable de son interprtation. Mais Georges Politzer, tel quon suit sa vie, semble avoir t de ces hommes qui dtestent la repentance et le consensus, et sil avait d prsenter sa vie, nul doute quil aurait insist sur luvre et laction qui lui donnaient sens, selon lui. On peut imaginer quil aurait t capable aprs 1953 ou 1956 dautocritique sur ses engagements, ses risques et ses illusions, mais on limagine mal renier ses convictions les plus profondes, ni se contenter des nouvelles modes du prsent. On ne sait pas si la question est essentielle, mais on se demandais parfois ce que Georges aurait pens de ce que son fils dit de lui. Il y a des hommages qui semblent prner une rsurrection mais pourraient signer, aux yeux des intresss, lenterrement dfinitif: la quatrime mort... Celle inflige par une mmoire qui manquerait certains enjeux profonds et lactualit drangeante, lunit dun homme qui se voulait penseur humaniste et rationaliste, intempestif, provocateur, au fond rtif au catchisme du matrialisme dialectique, trop intelligent en tous cas pour y adhrer vraiment, mais engag dans son temps, conscient des contradictions du rel, avec le sens et la discipline de laction collective. Franais dadoption, fier de ltre, jusquau sacrifice: son \'\'droit du sang\'\'. Juif si l\'on veut, mais juif athe et laque, non-sioniste voire anti-sioniste. Politzer le diraitavec des mots qui sonnent ringards; un rvolutionnaire lniniste, internationaliste plus que cosmopolite, surtout anti-capitaliste, dun mot: communiste. On nest pas oblig dadhrer cela, mais Politzer aurait sans doute prfr nous laisser cette image, encore provocatrice et inactuelle, en minimisant avec pudeur les vrits secondaires ou intimes qui pourraient faire cran son message. Fier dtre \'\'mort pour la France\'\' et en luttant contre le nazisme, mais mort pour dautres choses aussi quil naurait sans doute pas dsavoues: une socit sans classes, une ducation authentiquement libratrice, une instruction dmocratise de qualit, le refus de tout nationalisme, de tout racisme, de tout colonialisme ou no-colonialisme, etc. Vaste programmepour le vingt-et-unime sicle !

On ne dit pas que Michel Politzer a occult le message ou rcupr son pre, mais par pente personnelle, il a, notre sens, focalis dune certaine faon. Un autre livre tait possible, avec une autre forme dempathie et tout autant de rigueur. Affaire de perspective...


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 29/10/2013 )
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