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Une omerta wallonne
Hervé Hasquin   Les Séparatistes wallons et le gouvernement de Vichy - (1940-1943)
Éditions de l’Académie Royale de Belgique - Rétro Poche 2017 /  10 € - 65.5 ffr. / 256 pages
ISBN : 978-2-8031-0605-9
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Les bibliophiles connaissent la figure du Liégeois Georges Thone (1897-1972). Ce fils d’imprimeur sut en effet transformer l’entreprise familiale, dont il hérita au début des années 1920, en une maison d’édition dynamique, aux publications de qualité. On y croise ainsi les noms de Marcel Thiry (avec une première édition de sa poésie en 1924), Paul Claudel (pour son Salut à la Belgique en 1935), l’historien Henri Pirenne, l’illustrateur Mambour, etc.

Mais ce n’est pas cet aspect de la vie de Thone qui intéresse l’historien Hervé Hasquin. En plus de ses activités éditoriales, notre homme fut un militant politique très actif et une figure incontournable du Mouvement wallon. Nul n’ignore qu’en Belgique, la question des revendications communautaires, partant identitaires, est des plus sensibles, et a longtemps souffert d’un certain déséquilibre dans son traitement historique. Elle est ainsi restée longtemps entachée par la fixation dans les esprits d’une image qui frise le cliché, héritée des lendemains de la Question Royale en 1951, selon laquelle le Nord du pays (la Flandre) aurait été beaucoup plus enclin à la collaboration avec l’Allemagne nazie que le Sud (la Wallonie). À croire qu’à l’exception de ceux qui connurent la tentation fasciste à travers l’ivresse des meetings rexistes et même s’engagèrent dans la légion de Léon Degrelle pour combattre le bolchevisme, les Wallons furent attentistes, résistants, insuspects.

L’étude richement documentée de Hervé Hasquin lève le voile sur un pan méconnu des relations que Thone et la nébuleuse constituée de militants belges francophones entretinrent, non pas avec le Troisième Reich, mais avec les autorités de Vichy, en vue d’opérer un rapprochement avec la France, et à terme d’y rattacher la Wallonie. Les premiers moments de militance active de Georges Thone dans un tel but datent de 1932. Favorable à l’unification des forces vives de sa région natale sur tous les plans (culturel, économique, politique), le trentenaire passionné devient président de la section liégeoise des amitiés françaises, ouvre sa table aux intellectuels et personnalités de l’Hexagone, et surtout, au sein du Comité de la Ligue d’Action wallonne, il est de 1933 à 1940 l’éditeur responsable du mensuel L’Action wallonne. Après la guerre, il poursuivra jusqu’à sa mort ses activités et sera l’un des piliers du Rassemblement wallon fondé en 1968, dans un contexte communautaire pour le moins agité.

Mais quid de la période 1940-1945 ? À son décès en 1972, les éloges et les marques d’estime pleuvent sur le disparu, alors que, remarque Hervé Hasquin, «les commentaires sont avares de confidence sur la période de guerre». L’affaire semble entendue dans la presse : Thone, flanqué de bien d’autres coreligionnaires francophiles, se replia en France pour résister. Et ce credo, certes ponctué de prudentes mises en doute jamais étayées, perdurera jusque dans le domaine de la recherche pendant des décennies.

Il arrive cependant que des valises, bourrées d’archives éloquentes, remontent à la surface du Léthé et qu’elles échoient entre les mains d’un historien de race, soit d’un de ceux à qui il faut des documents tangibles pour se forger une opinion. Hervé Hasquin a eu cette chance de dépouiller des centaines de lettres, coupures de presse ou ébauches d’articles. Un authentique fonds qu’il dénommera «Thone France Wallonie» et qui, confronté avec les archives vichyssoises conservées au Quai d’Orsay, le convainc définitivement : «Il n’y a eu de la part des personnes incriminées et réfugiées en France aucune opposition à la politique de collaboration du gouvernement de Pétain : les contacts, les relations suivies qu’elles ont entretenus avec Vichy se sont poursuivis jusqu’à la fin de l’été 1943, avec un seul but : convaincre les autorités françaises du moment du bien-fondé du rattachement de la Wallonie à la France».

L’ouvrage de Hervé Hasquin a tout d’une enquête minutieuse, qui suit pas à pas chacun des protagonistes de cet épisode, les plus évidents comme les oubliés (à l’instar de L’Abbé Mahieu, premier francophile belge à solliciter Pétain, dès le… 18 juin 1940, en tant que porte-parole d’une Wallonie en désir de France). Il s’attache également à analyser les pièces du dossier, tel le fameux Rapport d’Action wallonne, réintitulé Le Sort futur de la Belgique. Exposé de m. Thone, envoyé à l’entourage du Maréchal en janvier 1941, et dont le propos est pour le moins déconcertant pour le lecteur contemporain. Bien sûr, Thone y invoque les «sentiments d’attachements profonds» de la Wallonie envers la France pour convaincre cette dernière qu’elle ne peut se désintéresser du sort d’une population sororale. Mais l’on y rencontre aussi quelques hypothèses et projections alarmantes quant à l’idéologie qui sous-tend la vision des rapports spirituels et charnels entre les deux terres : «En cas de victoire allemande [après la guerre de 40], point d : division de la Belgique selon le principe raciste, par la formation d’un état sous protectorat, réunissant la Flandre belge et peut-être française à la Hollande […] et par le rattachement de la Wallonie à la France». Et plus loin, cette suggestion de troc territorial et mémoriel pour le moins farfelue : «Si d’autre part, il fallait encore traiter avec les Allemands, il serait peut-être possible de régler sur la base du racisme, la question de l’Alsace-Lorraine […] en récupérant en contrepartie la Wallonie».

On laissera au lecteur le soin de découvrir les rouages des négociations occultes dans lesquels se trouvèrent impliqués Thone et ses relations. Le bilan que tire Hasquin pour le Mouvement wallon, qui pour le coup se mue en «cousin germanisé» du Mouvement flamand, est sans ambiguïté : «Que [ceux qui avaient fait le choix de la France comme avenir de la Wallonie] se soient efforcés de profiter des circonstances pour arriver à leurs fins, en négociant au mépris de toute dignité, avec un régime autoritaire et fascisant qui bafouait les droits et libertés les plus élémentaires et faisait sien nombre des principes raciaux du IIIe Reich, constitue une faute impardonnable et laisse une tache indélébile».

Dans son dernier chapitre, Hasquin complète le portrait demeuré jusqu’ici sans retouche de l’énigmatique Georges Thone. Il le campe en «chef de tribu», fidèle en amitié, «qui n’accepte pas que l’on touche à l’un des siens, mais qui enrage des défaillances». Il lève l’omerta sur un homme dont les idéaux faillirent être funestement dévoyés en un combat inhumain. Il s’étonne enfin, comme le lecteur, que Thone ait ainsi conservé, alors qu’elles auraient pu si facilement être brûlées, toutes les preuves nécessaires à la levée du secret. Le fervent rattachiste n’aura pas pu se détacher de ses plus compromettants souvenirs. Un acte manqué qui permet de réévaluer sa destinée à titre posthume mais lui épargne aussi la relégation sans nuance dans le camp des irrécupérables salauds.


Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 17/11/2017 )
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