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Histoire & Sciences sociales  ->  Témoignages et Sources Historiques  
 

Une belle trouvaille archivistique
Auguste Comte   César Lefort   Cours sur l'histoire de l'Humanité (1849-1851) - Manuscrit de César Lefort
Droz - Travaux de sciences sociales 2016 /  36,90 € - 241.7 ffr. / 323 pages
ISBN : 978-2-600-04742-5
FORMAT : 15,0 cm × 22,0 cm

Texte établi et présenté par Laurent Fedi, avec la collaboration de Michel Bourdeau et Olivia Leboyer
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Avec ce Cours sur l’histoire de l’humanité, les études comtiennes sont redevables à Laurent Fedi de l’édition d’une belle trouvaille archivistique. Repéré par le sociologue Massimo Borlandi dans le fonds Parodi déposé aux Archives d’histoire contemporaine de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (Paris), ce manuscrit, attribué à un disciple belge, César Lefort, est aujourd’hui la seule trace subsistante connue de l’enseignement public proprement philosophique d’Auguste Comte, en l’occurrence des leçons dominicales délivrées trois ans de suite (de 1849 à 1851) au Palais Royal.

Remarquable, ce document l’est à plusieurs titres. C’est d’abord une ressource inestimable, avec le Discours sur l’ensemble du positivisme (1848), pour saisir sur le vif la transformation de la «philosophie positive», entendue comme préalable théorique à la réorganisation des sociétés occidentales en crise, en une «politique positive», traduction pratique systématique des conclusions tirées par Comte de ses analyses sociologiques et historiques. S’y trouve ensuite consommé un tournant capital de la doctrine positiviste, à savoir l’institution d’une «Religion de l’Humanité» dont Comte finira par se proclamer lui-même Grand pontife et qui vise à promouvoir le progrès sur la base de l’ordre avec l’amour pour principe. Finalement, ce qui se laisse aussi entendre ici, c’est l’écho, comme le dit excellemment Laurent Fedi, de «la parole vivante de ce chef d’école et fondateur de religion qui attachait beaucoup de prix à ses ‘‘prédications hebdomadaires’’» (p. 8).

«Écho», convient-il de préciser, parce que le texte qui nous est offert n’est pas une retranscription verbatim du cours professé par Comte, mais une copie réalisée par Lefort à partir d’un ensemble de notes très probablement prises par un autre disciple, français celui-là, Philémon Deroisin. De là surgit immédiatement un problème, celui de savoir ce qu’il faut attribuer en propre à Comte, à son auditeur Deroisin ou au copiste Lefort. La solution à cette difficulté exégétique, c’est dans le très minutieux travail d’édition et le très riche appareil critique fournis par Laurent Fedi, aidé de ses collaborateurs Michel Bourdeau et Olivia Leboyer, que le lecteur la trouvera.

Ainsi, d’une part, une précieuse introduction de plus d’une centaine de pages nous renseigne sur la figure de Lefort, sur la situation de Comte dans la période 1848-1851, sur les conditions précises de l’enseignement délivré au Palais Royal, sur la datation probable du texte, sur la forme orale du cours, son architecture et son contenu, de même – et comme il se doit dans ce genre d’entreprise – que sur les principes qui ont présidé à l’établissement du document reproduit. D’autre part, au sein même du texte, un double système de renvoi distingue les notes du copiste et les corrections apportées au manuscrit des notes explicatives proprement dites, qui identifient avec grand soin les références internes au corpus comtien et les références externes évoquées explicitement ou implicitement, tout en proposant des notes historiques, biographiques ou terminologiques éclairantes sans jamais être envahissantes. Des annexes (qui donnent les plans du cours pour les trois années concernées, des témoignages sur cet enseignement, un récapitulatif des différentes versions de la théorie des sacrements, et une chronologie) et un index nominum complètent le tout.

Ainsi contextualisée et guidée, la lecture de ce cours permet de mieux comprendre le passage qui s’opère entre les deux pics du massif comtien que sont le Cours de philosophie positive (1830-1842) et le Système de politique positive (1851-1854) : rôle architectonique clef attribué à la théorie cérébrale dans le système ; insistance sur l’importance de la statique sociale ; élaboration des moments fétichique et théocratique de l’état théologique au sein de la dynamique sociale ; apparition de la théorie du Grand-Être ; introduction d’une perspective morale inédite ; description concrète de l’organisation sociale finale et de la période de transition qui doit y conduire.

Ce sont tous ces ajouts, corrections, approfondissements, rééquilibrages, ouvertures qui nous sont donnés à voir dans cette étape intermédiaire de la réflexion de Comte. Mais, et c’est là tout l’intérêt de pouvoir disposer d’un cours, on a aussi affaire ici à une prestation intellectuelle qui, de par la temporalité dans laquelle elle s’inscrit, permet à Comte d’évoquer et de se situer par rapports à des évènements (la révolution de 1848) ou des conjonctures particulières (la balance des pouvoirs et la montée des nationalismes en Europe continentale) qui n’auraient pas pu trouver leur place dans des ouvrages à vocation plus théorique ou moins circonstancielle. Ce n’est plus alors seulement le chef d’école ou le fondateur de religion qui parle, mais bien un témoin privilégié qui s’essaie à sonder, avec les catégories qui sont les siennes, les tendances profondes et les mouvements de surface du flux historique dans lequel il est lui-même pris mais qu’il espère néanmoins guider vers son terme naturel.

Bien évidemment, à parcourir ce texte, on ne peut s’empêcher d’abord de sourire, puis de trembler, à l’évocation de ce projet de régénération totale, certes admirable dans son intention (faire prévaloir la «sociabilité» sur la «personnalité»), mais obsessionnellement baroque dans son détail (on y décrète aussi bien la couleur et les attributs du drapeau de la future «République occidentale» que le traitement des fonctionnaires de l’Humanité ou l’orientation géographique de ses temples) et franchement inquiétant dans ses conséquences (l’effacement inéluctable des aspirations individuelles devant les exigences du bien-être collectif). On s’étonnera aussi des aversions sélectives (pour la figure de Jésus par exemple, dont la «morale est trop vague, pleine d’exagérations qui tendent à dégrader l’homme, de gasconnades», p.176) et des prédilections idiosyncratiques (pour Saint Paul, «vrai fondateur du Christianisme (…), juif de croyance, mais essentiellement romain de sentiment», p.175) qui s’y manifestent. On se trouvera bien souvent saisi par l’inventivité idiomatique (le Bouddhisme comme «protestantisme indien», p.165 ; les Spartiates comme «Romains avortés, p.169 ; la métaphysique avec son «Dieu constitutionnel», p.196 ; ou encore l’Encyclopédie comme «atelier négativiste », p.223) et le sens de la formule, tantôt synthétique («en développant la science on perfectionne la méthode», p.183), tantôt drolatique (Bonaparte, «c’est Mr Jourdain qui, de mamamouchi veut devenir empereur romain et répudier Mme Jourdain pour épouser Dorimène», p.232) de celui que Lafargue appelait bien à tort le «péniblement confus Auguste Comte».

Et on se rassurera peut-être en notant que ce dernier aspirait à un «libre assentiment» à ses propositions, écartant toute soumission extorquée par la force ou la contrainte, de même qu’il condamnait l’indifférence coupable des classes aisées pour le sort des prolétaires ou les visées coloniales des nations européennes. En tout état de cause, et quoiqu’on puisse penser de la valeur théorique et pratique du positivisme comtien, on ne peut qu’être reconnaissant à Laurent Fedi de nous permettre d’écouter à nouveau la parole vivante d’Auguste Comte.


Vincent Guillin
( Mis en ligne le 10/03/2017 )
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