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Sanglots toujours
Pascal Bruckner   Un racisme imaginaire - Islamophobie et culpabilité
Grasset 2017 /  19 € - 124.45 ffr. / 255 pages
ISBN : 978-2-246-85757-0
FORMAT : 14,0 cm × 20,5 cm
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Pascal Bruckner fait partie de ses essayistes qui, d'un côté, ont une pensée pertinente, et qui, de l'autre, la noient dans des généralités et des contradictions insolubles. Cela donne l'impression qu’il attire son lecteur dans une zone critique précise pour tout de suite le rediriger vers des balises plus que litigieuses, ce que George Orwell appelait «double pensée».

L'auteur du Sanglot de l'homme blanc (1983) reprend une critique souvent justifiée de la postmodernité pour opérer un retournement total dans ses tenants et ses aboutissants. Collaborateur au Nouvel Observateur, au Monde et à Causeur, il nage pourtant dans les mêmes eaux qu’un Finkielkraut ou un Zemmour. Dans cet essai qui relève du pamphlet, plus qu’à l’Islam radical, c'est bel et bien à l’Islam tout court et à ceux qui fermeraient les yeux quant à son contenu qu'il s'en prend. Il n’essaye pas de construire un discours nuancé, occultant toute critique historique ou sociale qui permettrait de comprendre la situation actuelle.

Il ne revient pas sur l’utilisation du terme ''phobie'', en général accolé à tout et n’importe quoi, et s’il pense que l’islamophobie est un racisme imaginaire, c’est parce qu’il s’agit de l’Islam avant tout. Il ne revient pas sur la ''judéophobie'', terme utilisé par son compagnon de pensée Pierre-André Taguieff (La Judéophobie des Modernes, Odile Jacob, 2008). Le terme ''phobie'' a ceci de particulier qu'il enferme tout phobique d’une façon clinique tel un malade mental.

Quand Pascal Bruckner cite tous les universitaires, philosophes, essayistes qui justifient d’une façon ou d’une autre l’islamisme, il s'agit toujours pour lui d'une preuve dans sa démonstration. La plus fracassante déclaration est celle de Caroline De Haas, fondatrice de Osez le féminisme ! qui s’exprima dans un tweet du 7 janvier 2016 à la suite des viols d’Allemandes par des migrants : «Ceux qui nous disent que les agressions sexuelles en Allemagne sont dues à l'arrivée de migrants : allez déverser votre merde raciste ailleurs». Pascal Bruckner y voit un symptôme flagrant de déni ; mais tous les migrants n’étaient pas forcément islamistes...

Quand le philosophe Michel Onfray, «arguant de sa supériorité intellectuelle sur les journalistes, prisonniers du court terme, explique que ces tueries sont de la responsabilité de l'État français coupable de mener une «politique islamophobe», c’est pour Pascal Bruckner, la «vieille antienne tiers-mondiste : l'Occident libéral, capitaliste et impérialiste est coupable de tout le mal sur cette terre, les assassins sont des combattants, les terroristes des résistants à nos drones, nos avions». Michel Onfray est accusé de cumuler un «antiaméricanisme frénétique» avec une «méconnaissance revendiquée de la situation géostratégique». Pour Bruckner, le philosophe sort des «chiffres fantaisistes». Le problème est qu’il ne donne lui-même aucun chiffre, et se «réjouit» que les militants de l’État islamique auraient fait du philosophe leur «coqueluche». Un argument spécieux, car l’on pourrait retourner à Bruckner que certains sites de l’extrême-droite israélienne acclament aussi son essai.

Pascal Bruckner ne revient jamais sur toutes les causes historiques et sociales des phénomènes qu'il évoque : une immigration massive depuis les années 70, facilitée par le patronat français et des politiques libérales successives (accords de Schengen), le tout dans des conditions catastrophiques ; n’importe quel membre d'une population mise dans de telles conditions sociales pourrait commettre les mêmes exactions. L'auteur ne prend pas en compte que les États-Unis se sont trouvé un nouvel ennemi depuis 1990 après la chute de l’URSS : l’islamiste a remplacé le communiste. Il est fort étrange que Bruckner ne parle jamais du saccage du Moyen-Orient qui a fait fuir les «fameux migrants», accueillis de gré ou de force par les pays européens dans des conditions épouvantables par des gouvernements libéraux.

On peut se demander pourquoi Bruckner balaie d’un revers de la main de tels chiffres. C’est sans doute, ce qu’il ne rappelle jamais, parce qu’il a soutenu la guerre en Irak de l’administration Bush en 2003 dans un article du Monde cosigné par Romain Goupil et André Glucksmann, participant ensuite à la création de la revue néo-conservatrice Le Meilleur des mondes, luttant contre l'antiaméricanisme et l'islamisme radical, ce dernier étant vu comme le nouveau totalitarisme. Sous cet éclairage, l’essai de Bruckner devient limpide dans ses tenants et aboutissants.

On peut pourtant aussi bien critiquer les désastres de cette économie libérale dans le monde entier que critiquer l’aveuglement de certains islamistes, sans tomber dans les simplifications extrêmes mais en mettant en rapport les phénomènes, ce que l'auteur ne fait pas, préférant accuser ceux qu'il appelle les «islamo-gauchistes». À le lire, les guerres d’ingérence de l’OTAN ne compteraient pour rien malgré des millions de morts, pas plus que la politique néo-libérale de Milton Friedman et des Chicago boys (voir Naomi Klein et La Stratégie du choc), qui a laminé plusieurs pays (Chili, Russie d’Eltsine, Irak, etc.). Seuls comptent pour Bruckner les meurtres commis par les fanatiques de l’Islam, ou ceux qui les légitiment. Jean Baudrillard écrivait dans Carnaval et cannibale : «Toutes les autres formes de violence réactionnelle, les intégrismes de tout poil, les totalitarismes, les fanatismes religieux et ethniques, toute cette violence visible et spectaculaire qui culmine dans le terrorisme, est moins meurtrière que celle, invisible et tentaculaire, du processus mondial inexorable, du «world processing»».

Pascal Bruckner ne prend pour seule cause qu'une certaine «gauche halal». Il met en accusation l’anti-racisme forcené parce qu’il légitime les islamistes, alors que toute mise en cause de la politique israélienne marquerait un retour de l’antisémitisme à travers l’antisionisme. L'«l'homme hétérosexuel blanc, héritier du DWEM comme on dit sur les campus américains (le Dead White European Male, le défunt homme blanc européen)» serait l'ennemi des «islamo-gauchistes». Pascal Bruckner fait partie de ses intellectuels qui sont passés du gauchisme soixante-huitard au vote de Nicolas Sarkozy. Or ne vaut-il mieux pas admettre que l'on a soi-même changé, plutôt que d'éreinter ce que l’on a soi-même promu ?

Ailleurs, il affirme : «Mieux vaut la visibilité exubérante du féminin que la visibilité agressive des bigots». Mais il ne voit pas que cette visibilité constitue le socle structurant des deux courants, cet exhibitionnisme délirant dû à la virtualité des réseaux, que critiquait Philippe Muray. En somme, le religieux doit se ranger dans les placards de la vie intime, mais exhiber sa vie privée ou sexuelle, ce serait mieux. Les femens ne relèvent-elles pas aussi de cette visibilité agressive, tout comme Caroline De Haas ?

Selon l'auteur encore, l’Islam devrait s’adapter à l’Europe des Lumières sans quoi il serait obscurantiste. Cet essai se résume au final à la défense d’un Occidentalisme pur et dur, dans la droite ligne néo-conservatrice américaine, et Brickner n’hésite pas à affirmer : «Au moins avons-nous construit une civilisation unique dans l’Histoire, enviée par beaucoup, fondée sur la prospérité et la paix, combinant le respect des personnes et la variété de leurs aspirations» ; ou encore : «Le Vieux Monde a vaincu tous ses monstres, l’esclavage, le colonialisme, le fascisme, le stalinisme sauf un : la détestation de soi». Sans jamais ne formuler de critique sérieuse, comme si l’Occident avait abandonné tout colonialisme pour ne pointer qu’un seul ennemi : l’islam et les islamo-gauchistes.

Pascal Bruckner ne fait ainsi que souffler sur les braises. Au point de ressusciter un vieux démon : le bouc émissaire.


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 03/03/2017 )
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