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La chimie de l'amour
Peggy Sastre   Comment l'amour empoisonne les femmes  - Du surinvestissement sentimental des femmes et des moyens d'y remédier
Anne Carrière 2018 /  16 € - 104.8 ffr. / 142 pages
ISBN : 978-2-84337-826-3
FORMAT : 14,0 cm × 20,5 cm
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Peggy Sastre a encore frappé ! Cette journaliste scientifique et traductrice soutient un évoféminisme abordant les relations femmes-hommes sous l’angle des stratégies sexuelles et reproductives que l’évolution a mises en place depuis la nuit des temps. Elle se dit darwinienne, artificialiste, individualiste et progressiste. Rappelons que Peggy Sastre fut l’une des signataires avec Catherine Deneuve de la récente tribune “Cette Liberté d’importuner”.

Son précédent essai, La Domination masculine n’existe pas, s’attachait à démontrer scientifiquement que cette «domination» était le résultat d’une évolution adaptative. Son nouvel essai, au titre tout aussi provocateur, est bardé d’études et de références scientifiques. Elle ne lance pas des affirmations gratuites. Ses détracteurs peuvent la réfuter difficilement, sinon d’une phrase moraliste ou en clamant qu’elle ne sélectionne que les études allant dans son sens. On pourrait lui reprocher son scientisme et d'oublier les causes politiques, économiques et sociales du développement de la société libérale actuelle.

L’expérience au départ de son essai est celle d’une amie qui s’empoisonne la vie avec un homme peu soucieux d’elle. Malgré sa vie infernale, elle ne peut s’empêcher de s’exclamer : «Je l’aime». Le problème est que Peggy Sastre ne définit pas l’objet de son essai : l’amour. De quoi parle-t-elle exactement ? Amour-passion ? Amour-destructeur ? L'amour comme relation réciproque entre deux altérités ? Tantôt, c’est l’un, tantôt, c’est l’autre. Tout est flou. Car la conception de l’amour, du moins en Occident, ne se réduit pas à cette passion romantique destructrice. 

L’amour est plutôt comme l’art, rare et exceptionnel. Il n'est pas recherche d'un clone de soi-même à travers l'autre (une négation pure et simple de l'altérité) mais la reconnaissance et l'acceptation de la personne aimée. Car si l'être dont on est épris est irremplaçable, être tiré de la marmite de la multitude par le regard amoureux, il ne s'agit pas non plus de le fantasmer mais de laisser advenir sa pure présence, sa pure réalité concrète, étrangère à nous-mêmes. Sans quoi un grand danger nous guette. Kundera parlait de cette «incroyable capacité humaine à remodeler le réel à l'image de son idéal» (La Plaisanterie). Et pour le philosophe Clément Rosset, «s'aimer d'amour vrai implique une indifférence à toutes ses propres copies, telles qu'elles peuvent apparaître à autrui et, par le biais d'autrui, si j'y prête trop attention, à moi-même» (Le Réel et son double). L'amour n'est donc pas cette reconnaissance narcissique d'une image de soi à travers l'autre, mais au contraire un renoncement à cet immature dédoublement. Voilà la réelle singularité de l’être humain.

La suite de l’essai est par contre souvent brillante. Peggy Sastre déploie sa rigueur et son talent en prenant le réel à témoin à travers la biologie et l’évolution. Le problème est qu’elle aboutit à une conception idéologique un peu glaçante. Dans une première partie (“C’est dans la tête”), Peggy Sastre évoque le fondement biologique de l’attachement humain (neurobiologie de l’attachement), notamment dans l'amitié, l'amour ou la famille. Quand elle affirme qu'«il n’y a rien de magique dans l’amour», elle s'en tient de fait au strict plan de la biologie. La physiologie de l’attachement est le résultat de l'évolution pour résoudre des problèmes adaptatifs (survie et reproduction), de cohésion sociale et de sélection de systèmes neurochimiques dans les comportements affectifs (lire l’anthropologue Helen Fisher), notamment dans le désir sexuel (testostérone), l’amour romantique (accouplement particulier) qui se déploie alors sous l'action principale de trois neurotransmetteurs (adrénaline, dopamine et sérotonine), et enfin l’attachement, l’union émotionnelle à long terme permettant aux tâches parentales de s'accomplir (ocytocine et vasopressine). Dans cette chimie de l'amour, l'ocytocine a un rôle prépondérant puisqu'elle agit sur les érections, les contractions utérines ou la lactation, opérant aussi la régulation des soins maternels et des liens mère/petit chez les humains. L'ocytocine diminue notre appréhension de signes sociaux considérés comme nocifs, facilitant les rapprochements entre les êtres, non seulement l'attachement aux parents mais aussi aux amis et aux amants. Cette synchronie bio-comportementale a donc des effets dans le bien-être général concernant les rapports sociaux et leur équilibre (homéostasie).

Si Peggy Sastre précise que, dans sa forme romantique, l'amour peut être addictif (maladie d'amour), ou nous rendre fou, on peut envisager la chose de deux façons, soit comme une forme extrême dans les compulsions sexuelles illégales (pédophilie, violences conjugales, emprise amoureuse), soit en considérant que la passion amoureuse avec sa réalité chimique et comportementale, se place sous le signe de la dépendance, telle une addiction. Sous cet angle, l'amour oblitère les réactions normales et quotidiennes d'un individu. Ici, l'amour-maladif-passionnel n'est pas distinct de l'amour : «L’amour, comme cas particulier de l’attachement, pourrait donc bien être identifié à un processus addictif», écrit-elle.

Si notre cerveau a évolué dans ce sens depuis des millions d'années, ses excès toucheraient plus particulièrement les femmes. Dans la seconde partie (“Du surinvestissement domestique”), Peggy Sastre évoque la «charge mentale» des femmes (courses, enfants, etc.) qui irrite tant les féministes. Elle est somme toute logique étant donné que les femmes enfantent. Ce n’est alors pas le patriarcat qui pousse les femmes à faire le ménage, mais les œstrogènes, et plus précisément la progestérone. Les pathogènes ont en effet joué un grand rôle dans les problèmes adaptatifs chez les organismes vivants (socialisation négative et processus physiologiques). Or se débarrasser d’un pathogène n’a pas le même impact en termes coûts/bénéfices si l'on est un homme ou une femme. Ce système de protection est modulé par la progestérone (hormone de la grossesse) qui augmente après l’ovulation, pendant la gestation, et régit toutes sortes de processus immunitaires propres à cette période.

Un autre aspect de cette charge mentale serait que les femmes préfèreraient un emploi à mi-temps et/ou s’occuper de leurs enfants ou en avoir plutôt que de construire une carrière. Et la aussi, la cause n’est pas le patriarcat mais cette double contrainte biologique et sociale : la maternité. «La froide réalité biologique, c’est que le pic fertile féminin s’étend entre 18 et 31 ans. Le fait social, c’est que dans cette même fenêtre se joue une orientation professionnelle requérant extrêmement de temps, de concentration, d’énergie, d’investissement personnel - toutes choses balayées en deux coups de cuillères à petit pot sitôt que bébé paraît», écrit Peggy Sastre. Si cela était faux, l’écart devrait se creuser dans les pays développés à tendance égalitaire. Or c’est l’inverse qui a lieu. C’est ce qui doit agacer un bon nombre de femmes face au discours féministe : «les femmes sont nombreuses à ne pas vouloir se dire féministes parce qu’elles estiment que le féminisme est une idéologie «non féminine», associée au «lesbianisme» et promouvant «la haine des hommes», comme en attestent les recherches menées en Allemagne et au Royaume-Uni par Christina Scharff au début des années 2010». Peggy Sastre aggrave son cas en notant, d’après des études, que «si environ 5,5% de la population féminine générale n’est pas «exclusivement hétérosexuelle», le pourcentage s’élève à près de 45% chez les militantes féministes. Des facteurs psychologiques et comportementaux laissant entendre que les féministes, en tant que groupe, sont plus «masculinisées» que la moyenne des femmes, c’est-à-dire qu'elles ont été exposées à davantage de testostérone lorsqu’elles étaient dans l’utérus de leur mère».

Si les femmes en majorité ont cette tendance à tenir le foyer, faire des enfants et à s’en occuper, c’est que cette «configuration cognitive leur a été avantageuse durant les centaines de milliers d’années où diminuer sa charge pathogénique et s’assurer que sa descendance ne meure pas de faim allaient leur permettre de mieux perpétuer leurs gènes par rapport à celles qui s’en moquaient». Le dilemme est aussi le suivant : «L’histoire est inlassablement la même : si nos environnements ont beaucoup changé depuis trois cents ans, nos gènes sont quasiment identiques depuis trente mille». Et Peggy Sastre affirme un peu étrangement : «Pourquoi ne pas vous policer vous-mêmes et envisager de vous libérer de vos hormones ?». Mais comment ? Les remplacer par des hormones de synthèse ? Il y a là un problème entre des inégalités biologiques (physique) et une volonté égalitaire (idéologique).

Dans une troisième partie (“Du surinvestissement matrimonial”), Peggy Sastre démontre (citant l'étude de David Buss) que les femmes s’attachent souvent aux hommes financièrement et culturellement dominants car c’est une garantie d’un meilleur potentiel d’investissement parental dans leurs futurs enfants. Et cette attitude ne s’arrange pas avec l’ascension sociale féminine. Ce n’est pas une construction sociale «mais au contraire le produit d’un mécanisme psychologique ancien, hermétique aux gains socio-économiques que les femmes ont pu obtenir ces dernières décennies». Ceci se renforce même parmi les féministes activistes : «elles ne se sont pas ruées sur des troublés du genre, mais sur des babouins de compète. Les mecs, c’est que des salauds, surtout ceux qui m’attirent». C’est la théorie du «garde du corps» (Wilson et Mesnick). Plus une femme se sent fragile et menacée, à tort ou à raison, plus elle se tourne vers un homme dominant car les avantages escomptés supplantent les coûts. Cela peut se retourner contre elle : une femme peut être assassinée tout autant par son mari que par un homme de passage. Un homme dominant risque d’être plus jaloux et violent, en voyant son capital génétique se dilapider à cause de la concurrence.

La peur du sexe entre aussi en ligne de compte, plus développée chez les femmes. Arme puissante du surinvestissement sentimental féminin : l’homosexualité, la pornographie ou la transplantation d’organes sexuels et les maladies les dégoûtent plus que les hommes. Le risque et les coûts d’une infection sexuellement transmissible sont souvent plus élevés chez elles. Cette dépendance féminine génère le puritanisme étant donné que l’investissement paternel est essentiel pour elles. Il vaut mieux qu’elles se montrent pudiques et s’indignent des femmes aux mœurs légères...

Dans une quatrième partie (“Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ?”), Peggy Sastre, toujours d’après des études, note que «l’amour rend littéralement con». Cette stupidité serait proportionnelle au degré d’investissement sentimental, oblitérant l’attention sur différentes tâches, le tout en lien avec l’efficacité reproductive. En gros, «l’amour grignote la matière grise», théorie que l'on retrouve chez Schopenhauer : l’amour est la ruse de l’espèce. Ce à quoi l’on pourrait répliquer l’inverse concernant la débilité intellectuelle des chercheurs : relire Bouvard et Pécuchet de Flaubert. Il ne s’agit plus d’amour passionnel et maladif ; de surcroît, Peggy Sastre le lie avec l’abus de cocaïne ou d’alcool. Elle évoque l’idée de soigner la maladie d’amour, et donc d’envisager des thérapies amoureuses. Cette maladie touche donc plus les femmes ; elle est «genrée». Si l’idée heurte, il faudrait alors interdire, dit-elle, le traitement des addictions à l’alcool, à l’héroïne, au jeu, au sexe, sauf que l’amour ne se fait pas par une injection mais par un mécanisme hormonal. La thérapie est envisageable selon l'auteur, vu que la vulnérabilité aux pathogènes diminue à notre époque et que les femmes peuvent contrôler leur fertilité, s’en libérer au lieu d’être réduite à une «existence de bêtes de somme». Ce n’est qu’à cette condition que les femmes deviendraient égales à l’homme. Durant la seconde moitié du XXe siècle, certaines femmes ont «non seulement libéré leur sexualité, mais s’étaient libérées du sexe».

On saisit pourquoi les féministes enragent contre Peggy Sastre, accusée d’épouser la cause des hommes et du patriarcat. À tort. Si Peggy Sastre s’oppose aux néo-féministes et assimilés (théorie du genre, Queer), ce n’est pas tant que leurs objectifs soient divergents, c’est parce qu’elle les considère comme improductifs et inefficaces, car opérant idéologiquement et politiquement par la victimisation (constructivisme culturel), alors que notre chercheuse se base sur la science, sur une méthode sûre et fiable, physique et rationnelle, pour y parvenir. Il faut avouer que son analyse est plus crédible et concrète que les slogans idéologiques de ses congénères. Enfin jusqu’à un certain point...

Car au fond, l’optique de Peggy Sastre est de revendiquer une libération complète des femmes : politique, économique et sexuelle. Dans ses autres ouvrages et entretiens dans la presse (ce qu’elle ne dit pas ici), elle prône la femme-cyborg, l’ectogénèse (utérus artificiel), le transhumanisme. Ce n’est pas un hasard si elle a traduit Les Nétocrates d’Alexander Bard et Jan Söderqvist qui promeut une telle société. Dans Tota mulier ex utero (sous le pseudonyme de Peggy Smaïer) elle écrit : «Les femmes ne feront rien dans la vie tant qu’elles auront un utérus». Une femme qui enfante est pour elle une femme qui pond, lui faisant vivre une «vie d'enterrée». C’est dire le mépris que recèle son objectif final pour le vivant, rejoignant un idéalisme tout platonicien derrière la science. Supprimer le trouble engendré par le sexe, rendre idéalement la femme égale à l’homme (l’imiter), sans zone d’ombre, épurée, «désaffectivée», faisant l’amour sans risques.... Amour-passion ou amour tout court, peu importe car voilà l’ennemi en définitive. Que deviendra ce dernier qui a donné tant d’œuvres d’art à cause de cet étrange phénomène irrationnel qui rend l’humain si humain. Et pour quelle élite en définitive ? Qui profitera de toutes ces «avancées» technologiques au détriment du commun des mortels ? Retour au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

C’est donc par la science que l’on supprimerait scientifiquement ce problème de l'attachement et de la dépendance. Un projet prométhéen, déni du réel et de l’homme. Que deviendra ce dernier sans cette altérité qui constitue la femme en tant que femme ?... Cela, Peggy Sastre ne le dit pas...


Yann Leloup
( Mis en ligne le 12/02/2018 )
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