L'actualité du livrerencontre rencontrefemme Mercredi 24 mai 2017
  
 
     
Le Livre
Essais & documents  ->  
Questions de société et d'actualité
Politique
Biographies
People / Spectacles
Psychologie
Spiritualités
Pédagogie/Education
Poches
Divers

Notre équipe
Littérature
Philosophie
Histoire & Sciences sociales
Beaux arts / Beaux livres
Bande dessinée
Jeunesse
Art de vivre
Poches
Sciences, écologie & Médecine
Rayon gay & lesbien
Pour vous abonner au Bulletin de Parutions.com inscrivez votre E-mail
Rechercher un auteur
A B C D E F G H I
J K L M N O P Q R
S T U V W X Y Z
Essais & documents  ->  Questions de société et d'actualité  
 

L’année prochaine à Jérusalem !
Yakov-M. Rabkin   Au nom de la Torah - Une histoire de l'opposition juive au sionisme
Les Presses de l'université Laval 2004 /  21 € - 137.55 ffr. / 274 pages
ISBN : 2-7637-8024-5
FORMAT : 15x23 cm

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.
Imprimer

Un jour de 1970, Yakov Rabkin, universitaire canadien de tradition juive, assiste à une danse joyeuse de jeunes mystiques hassidiques à Boston, en compagnie d’un collègue juif américain laïque. En entendant leur chanson rituelle «L’année prochaine à Jérusalem», le professeur américain ose un bon mot : «Mais ils y seraient en quelques heures avec un billet d’avion !» Ignorance ou simple humour agnostique, la réflexion illustre l’incompréhension abyssale entre deux mondes «juifs» et même l’ignorance de cette incompréhension dans une partie du judaïsme international. Car, explique Rabkin, la Jérusalem des hassidiques n’est pas celle de l’Etat d’Israël ! Pire : la capitale de «l’entité sioniste» (expression juive avant d’être reprise par l’OLP) en est la caricature et le contre-modèle. Il faudrait une autre révolution des transports, à la suite du vrai Messie, pour que nos vrais juifs osent venir en Terre Sainte ! Technique et politique face à idéalisme religieux et mystique, le malentendu est total.

Mais faut-il parler de «judaïsme» ? Au nom de la Torah, L’Histoire de l’opposition juive au sionisme du professeur Rabkin est justement consacré à la dualité de ce qui pour l’extérieur est simplement le «judaïsme» ou «les Juifs». Le point central de cette très belle et très scientifique étude, est que la nature même du judaïsme fait problème aux Juifs de notre temps, au moins depuis la naissance du sionisme à la fin du XIXe siècle. Si on parle de «formes» d’une même réalité fondamentale, on admet une substance juive qui supporterait des incarnations secondaires possibles, ce qui est problématique à bien des égards. Car si le «peuple juif» a un sens à l’époque de la diaspora, depuis la chute du Temple, c’est comme communauté culturelle et religieuse trans-nationale et non comme nation. Qu’il y ait eu une nation juive antique est indéniable, mais la particularité de cette nation était d’être définie d’abord par une fidélité religieuse et si cette religion a pu être nationale de fait et coïncider avec une structure étatique (sous des rois oints de Dieu), le judaïsme n’est pas en droit une religion de la \"race\", mais la Révélation de la Vérité du Dieu Créateur de l’Univers destinée à tous les hommes. Le nom «juif» appliqué indifféremment à la communauté de foi et aux laïques voire aux athées revient alors, derrière une conception positive, englobante et «neutre» (extérieure aux débats essentialistes sur l’identité juive) à invalider subrepticement la fondation et le sens religieux au profit d’une mystérieuse entité «juive» sans judaïsme, presque un oxymore !

Cette définition «phénoménologique» qui nomme ainsi tout ce qui se dit et se croit tel reprend d’ailleurs la définition minimaliste de Sartre dans ses Réflexions sur la question juive. Or si cette définition d’une sorte de «Cogito Judaeum esse ergo sum Judaeus» a le mérite «moderne» de respecter la définition par soi de son identité et philosophiquement de s’en tenir au principe moderne d’immanence de la concience, qui est ce qu’elle croit être, si même elle met le doigt sur la question de la transformation «culturelle» du judaïsme, elle n’a rien à voir avec l’acception traditionnelle de la judaïté, qui est que le Juif est un sujet fini incarné et religieux lié par un corps de croyances et de pratiques à l’Eternel transcendant révélé par la Torah. Entre cette conception rabbinique et le sionisme originellement et fondamentalement laïque, socialiste et nationaliste, un fossé fondamental. Cette scission moderne de l’identité se reporte sur le rapport au projet sioniste, qui en est la cause. Et Rabkin présente lumineusement un débat d’une radicalité et d’une violence qui rend la confusion actuelle anti-sionisme/anti-sémitisme assez douteuse intellectuellement et l’imputation politique d’anti-sémitisme à toute contestation du bien-fondé de la création d’Israël encore plus douteuse. A ce compte, les plus grands antisémites seraient de grands noms de la pensée religieuse juive.

Les chapitres thématiques déploient l’opposition religieuse au sionisme conçu comme perversion monstrueuse de la religion authentique. Et donc (chapitre 2) de l’identité juive. Le sionisme, né de la laïcisation et d’une réaction communautaire sociologique à l’antisémitisme, fait passer du messianisme au nationalisme. Le judaïsme ne peut concevoir toute culture hébraïque comme «juive», et encore moins voir dans l’Israël rêvé puis réalisé des sionistes la rencontre de la Terre sainte. L’Hébreu moderne, comme sujet culturel ou langue, projet du sionisme, est en rupture avec le Juif pieux, qui a pris ses distances avec l’idée d’Etat juif pour assurer le respect de sa religion. Un Etat laïque hébreu serait, par les confusions qu’il véhicule, presque plus dangereux pour la religion. Car le Retour ne peut avoir lieu qu’à la fin des temps dans le dépassement des Etats.

«La Terre d’Israël entre l’exil et le retour» (chapitre 3) n’a donc pas le même sens dans chaque perspective. D’ailleurs toutes les notions messianiques ont été victimes d’un détournement de sens jugé diabolique : Péguy dirait que la politique a récupéré la mystique. L’Exil, interprété comme prix de l’indignité des Hébreux qui n’avaient pas respecté la Loi, est une condition éthique de mémoire de l’échec théocratique et de la différence radicale entre communauté de foi et Etat, institution purement terrestre de division et de violence. Le vrai messianisme peut attendre le Retour, tandis que le retour sioniste est une volonté prédatrice de terres et une illusion national-étatique de libération par la normalisation sur un modèle d’Etat-nation européen.

D’ailleurs (chapitre 4) «Le recours à la force» découle du sionisme et s’oppose à l’éthique pacifiste de la religion. Le sionisme est né en opposition violente à ce qu’il considère comme une culture de soumission et de fatalisme devant l’injustice et sa volonté de rendre sa fierté au Juif passe par la formation d’un homme nouveau, militant et militaire. L’expérience des pogroms en Europe de l’est et particulièrement en Russie (une des pépinières du sionisme et des Pères d’Israël) et des discriminations suscite le ressentiment socialiste-révolutionnaire et un désir de revanche, et passe d’organisations d’auto-défense à un nationalisme sioniste agressif proche du fascisme (Jabotinsky, admirateur de Mussolini, et son mouvement de jeunesse militaire le Betar) et dont l’étrange filiation nationale et socialiste justifie l’assimilation (par Einstein ou le rabbin libéral S. Wise) à une forme de nazisme juif, accusé de faire le jeu de Hitler contre la diaspora européenne et peut-être financé par les dictatures anti-juives. Jusqu’à aujourd’hui, les anti-sionistes dénoncent la culture de violence fascisante ou russo-tsariste de la droite israëlienne et la mettent en relation avec les pratiques russes dans le Caucase. Jabotinsky se moquait d’ailleurs des social-sionistes (futurs travaillistes) qui prétendaient coloniser pacifiquement la Palestine ; il prônait l’usage déculpabilisé de la force : on sait qu’il inspira tous les leaders passés et actuels du Likoud (Begin, Netanyahou, Sharon). La gauche israëlienne laïque travailliste elle-même et le mouvement ouvrier (dont est issu Sharon) ont été amenées par l’engrenage de la colonisation et de la violence à se rallier à une idéologie et une pratique de la «sécurité», qui est comme une victoire posthume de Jabotinsky. Le Mouvement de la Paix en Israël rejoint par d’autres voies les religieux ; inspiré par l’éthique biblique, il formule une critique radicale de la violence fondatrice, de l’échec de la sécurité par l’Etat et des impasses du sionisme. Toutes choses annoncées dès 1948 par Hannah Arendt. Tout se passe comme si la tradition rabbinique de la diaspora, méprisée du sionisme, avait été (quoiqu’on pense de son radical refus de la résistance et de ses motivations religieuses) bonne prophètesse du discrédit où Israël se placerait (plus encore que d’autres Etats) par sa logique de puissance.

Les rabbins anti-sionistes vont plus loin : le sionisme est responsable de l’évolution catastrophique de l’antisémitisme en exterminationnisme (chapitre 6). En se séparant de la religion, en faisant des Juifs un peuple disséminé et une \"race\" soucieuse de sa conservation, ils ont accrédité finalement les caricatures anti-juives et par leur succès relatif et bruyant les ont rendu adéquates à l’évolution du monde juif. La tradition religieuse voit dans les malheurs terrestres une punition du péché (séparation de la Loi) et, pour elle, le sionisme, avec ses injustices et sa perversion du sens religieux du judaïsme, renouvelle le péché et prépare de nouvelles catastrophes, notamment pour les Juifs de la diaspora qu’on place ainsi devant une sorte de chantage : se réfugier en Israël et collaborer à un Etat injuste et athée ou subir l’antisémitisme et le terrorisme islamiste que le sionisme provoque et entretient. On est très loin de la solidarité inconditionnelle avec Israël.

Certains religieux installés en Palestine ont été obligés de penser les «limites de la collaboration» (chapitre 5) avec cet Etat, qu’ils ne souhaitaient pas, préférant le statu quo ante avec les Arabes sous les autorités légitimes précédentes (plus tolérantes que le sionisme ne le fit croire pour justifier sa cause). Le mouvement religieux et sioniste Mizrahi, né dans l’empire russe, espérait convertir le sionisme à la foi et collabore à ses conditions. Les partis religieux en Israël existent bien, mais ils ne veulent que des subventions aux institutions authentiquement juives et une influence sur la législation, et méprisent l’Etat qui a besoin de leur caution morale et de leur soutien aux coalitions dirigées par les partis laïques.
La vision très critique des «haredis» (ultra-orthodoxes) de la diaspora sur Israël et leur historiosophie les conduisent à des «prophéties de destruction et stratégies de survie» (chapitre 7) pendant la persécution à venir et après la destruction. Loin d’assurer la sécurité absolue, Israël va déchaîner le pire et prouver la sagesse du vrai judaïsme.

L’objet du livre n’est pas de suivre l’ensemble du débat sur Israël et le sionisme dans le monde intellectuel juif, mais Rabkin contribue à bousculer les lieux-communs nés de notre ignorance. S’il y a sympathie d’une partie de la diaspora pour Israël, qui ne va pas jusqu’à l’Aliya («retour»), beaucoup de Juifs religieux se révèlent les critiques les plus durs de l’identification à la cause d’un Etat étranger à leur foi. En soulignant leur fidélité à l’interprétation de la Torah depuis près de vingt siècles, en défendant au nom de la religion la liberté et le devoir de critiquer l’Etat d’Israël et le sionisme, en rejetant avec horreur la thèse de la nécessité morale de la colonisation israëlienne de la Terre sainte, en témoignant de la scission morale des «Juifs» sans se sentir tenus à la solidarité avec la ligne israëlienne, ils constituent selon un expert israëlien «une menace plus fondamentale que l’hostilité arabe et palestinienne» et sont pour cette raison censurés.

Rabkin écrit son livre pour les comprendre mais aussi leur donner la parole. Ce livre très sérieux et très clair d’un universitaire francophone n’a pas besoin d’être traduit pour être offert à l’attention du public ; il a l’utilité de briser des tabous : encore faudrait-il qu’il soit mieux distribué.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 15/03/2005 )
Imprimer

A lire également sur parutions.com:
  • L'Etat des Juifs
       de Theodor Herzl
  • Les Juifs d’Europe depuis 1945
       de Bernard Wasserstein
  • Histoire des Juifs de France
       de Philippe Bourdrel
  •  
    SOMMAIRE  /  ARCHIVES  /  PLAN DU SITE  /  NOUS ÉCRIRE  

     
      Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2017
    Site réalisé en 2001 par Afiny
     
    livre dvd