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Philosophie  
 

Le ''Canguilhem d’avant Canguilhem''
Georges Canguilhem    Collectif   Georges Canguilhem - Oeuvres complètes - Volume 1 : Ecrits philosophiques et politiques (1926-1939)
Vrin - Textes Philosophiques  2011 /  38 € - 248.9 ffr. / 1034 pages
ISBN : 978-2-7116-2360-0
FORMAT : 14,1 cm × 20,5 cm

L'auteur du compte rendu : Laurent Fedi, ancien normalien, agrégé de philosophie et docteur de la Sorbonne, est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la philosophie française du XIXe siècle, parmi lesquels Le Problème de la connaissance dans la philosophie de Charles Renouvier (L'Harmattan, 1998) ou Comte (Les Belles Lettres, 2000, Rééd. 2006).
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La production de Georges Canguilhem ne se limite pas aux cinq ou six livres qui sont censés constituer l’essentiel de sa bibliographie. Rassemblant une centaine d’articles et de comptes rendus, des brochures et un traité de logique et de morale (en collaboration), cette édition exhaustive des textes de jeunesse (parus entre 1926 et 1939) nous fait découvrir le «Canguilhem d’avant Canguilhem» sur lequel une étude de Jean-François Braunstein avait commencé à lever le voile.

Né en 1904 à Castelnaudary, entré à l’Ecole normale supérieure en 1924, dans la même promotion que Sartre, Aron, Nizan et Lagache, Canguilhem enseigne la philosophie successivement à Charleville, Albi, Valenciennes, Béziers et Toulouse. En 1940, il se met en congé pour ne pas faire acte d’allégeance au régime de Pétain, et rejoint le réseau Libération-Sud, co-organisé par Jean Cavaillès. Ceux qui ont à l’esprit l’image du philosophe détaché et austère, spécialisé dans des problèmes techniques d’histoire des sciences, découvriront sans doute avec surprise un «philosophe combattant». Les écrits politiques et philosophiques des années vingt et trente révèlent en effet un Canguilhem politiquement très concerné, sans doute plus engagé que Sartre à la même époque. Pacifiste dans la lignée d’Alain, adhérent de la première heure au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, il lutte avec une grande liberté de parole contre toute résignation à l’ordre établi. On retiendra, entre autres, ses jugements publics sur les sujets de baccalauréat et sa critique des méthodes d’enseignement : un élève sortant de Première sait que Pascal est janséniste «sans pouvoir prononcer si oui ou non Escobar est une fripouille» (p.333)… L’impertinence du jeune intellectuel, en harmonie avec les propos d’Alain sur le citoyen contre les pouvoirs, renvoie sans doute à la force de caractère du fils de paysan qui ne s’en laisse pas conter. Comme l’observe Jacques Bouveresse, Canguilhem ne s’est jamais vraiment reconnu socialement dans la composition du corps universitaire.

Ce premier tome (dans un programme qui en compte six) s’ouvre sur une présentation générale de Jacques Bouveresse, présentation qu’on peut juger un peu trop centrée sur son propre parcours mais qui éclaire néanmoins la situation actuelle de l’épistémologie française, confrontée à la sociologie des sciences et à la remise en cause de la valeur de la science par un courant sceptique radical. Par rapport à ce tournant récent, Bouveresse caractérise Canguilhem comme un imperturbable «défenseur de la raison et de la rationalité» (p.46). Yves Schwartz et Jean-François Braunstein présentent ensuite les écrits des années vingt et trente. Ils font le point sur l’évolution de Canguilhem durant cette période. Marqué par la lecture de Politzer, Canguilhem se fait d’abord une opinion assez négative de Bergson avant de reconsidérer ses positions et d’intégrer à ses conceptions épistémologiques l’idée bergsonienne de création. A une date qu’il conviendrait encore de préciser, vers 1935-1936, il adopte une ligne antifasciste de plus en plus inconciliable avec le pacifisme d’Alain et, rebuté par le pacifisme intégral sur lequel Aron l’aurait alerté, il prend ses distances. Parallèlement, il se lance dans des études de médecine qui vont orienter sa pratique du métier de philosophe vers ce qu’il appellera les «matières étrangères». Enfin, les textes des années trente laissent entrevoir une attention croissante au marxisme, vu comme une philosophie sociale qui pourrait se concevoir sans dogmatisme.

L’autre question est celle de la continuité entre les textes de la première période et la philosophie des sciences. Sans verser dans une lecture rétrospective dont ils se méfient, Schwartz et Braunstein repèrent les lignes de force qui relient philosophiquement l’intellectuel d’avant-guerre à l’historien des sciences que nous connaissons mieux. On est frappé par exemple de l’énergie avec laquelle Canguilhem critique les théories déterministes du milieu et le thème barrésien de l’enracinement. Le jeune professeur poursuit le combat des intellectuels dreyfusards contre la droite traditionaliste et prononce dans ce sens un retentissant discours de remise des prix au lycée de Charleville (qu’il devait quitter à la rentrée suivante…). Pour lui comme pour Lucien Herr ou Emile Chartier, la raison n’est pas un héritage, et «la politique du citoyen» consiste dans la négation des forces de fait au nom d’une idée. Canguilhem aura donc jugé la théorie du milieu moralement condamnable avant de montrer qu’elle est scientifiquement erronée. La philosophie des valeurs qu’il développe pendant toute la première partie de sa carrière permet également de mieux comprendre la place accordée plus tard au «sens» dans le domaine médical ou biologique. La question des normes de santé dépend en effet de l’appréciation des valeurs positives et négatives qu’un vivant rencontre au cours de ses expériences individuelles. L’œuvre de la maturité n’était certes pas préformée dans les textes des années vingt et trente, mais on peut dire que sa philosophie des valeurs jette un éclairage intéressant sur la manière dont il abordera par la suite l’histoire des sciences.

Dans l’ensemble disparate formé par la totalité des productions de Canguilhem, on décèle un fond commun de convictions animées par une certaine idée de l’homme. De ce point de vue, il est significatif que Canguilhem n’ait jamais varié dans sa condamnation des psychologues et des sociologues. Les premiers, selon lui, scrutent l’esprit sans se préoccuper de l’esprit qui scrute, et les seconds confondent l’homme avec son environnement. Durkheim incarne l’erreur fondamentale de la sociologie par sa recommandation d’étudier les faits sociaux comme des choses, car la pensée se résume alors à une contrainte sociale, au mépris de l’autonomie morale et des valeurs individuelles. Cette lecture, qui prolonge un débat remontant à Lachelier et qui est certainement discutable, éclaire bien la position de Canguilhem. Pour lui en effet, l’homme n’est pas à chercher dans les faits, mais dans la signification qu’il en donne et qui est toujours un effort pour viser au-delà des faits. Cette conviction profonde entre en résonance avec la philosophie réflexive de Lagneau et de Brunschvicg, et bien sûr aussi avec le criticisme. Kant est un bon antidote contre les préjugés réalistes, tel celui qui consiste à croire sans examen que la représentation du réel peut et doit seule incliner le jugement. L’élève d’Alain cite volontiers Valéry pour renverser les sophismes de l’histoire positiviste, et s’intéresse d’assez près à la géographie humaine pour les perspectives qu’elle ouvre dans le champ des études historiques et sociales. Car toute sociologie n’est pas condamnée au sociologisme, et Canguilhem juge par exemple très prometteuse une approche compréhensive comme celle de Maurice Halbwachs.

L’édition en cours des œuvres complètes (qui s’achèvera sur un volume de bibliographie commentée) apparaît comme l’aboutissement logique des multiples ouvrages et colloques consacrés à cet auteur depuis une quinzaine d’années par François Dagognet, Pierre Macherey, Jean-François Braunstein, Guillaume Le Blanc, Camille Limoges… et autres chercheurs français et étrangers. Avec cette édition critique, Canguilhem fait son entrée officielle dans le panthéon des classiques où il rejoint son ami Michel Foucault dont le destin a suivi à peu près la même courbe générationnelle. La dimension d’hommage est bien présente dans ce premier volume qui célèbre «l’homme de l’ombre» et le professeur, modèle de rigueur intellectuelle et morale. Les éditeurs ont en effet directement connu l’auteur à des titres divers. Bouveresse était devenu assez proche de cet homme qui s’exposait peu et répugnait à parler de lui-même. Mais on voit émerger aussi une nouvelle vague de chercheurs arrivés à Canguilhem par d’autres voies, éventuellement plus critiques que leurs prédécesseurs à l’égard des positions du philosophe et de ses anathèmes.

Cette édition complète nous donne enfin accès à des textes qui étaient devenus rares et, pour certains, quasiment introuvables, comme par exemple l’enquête sur les paysans et le fascisme, réalisée pour le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, ou le traité de logique et de morale rédigé en collaboration avec Camille Planet, une sorte de manuel de philosophie de haut niveau sorti en tirage limité, deux textes qui font l’objet d’une présentation autonome d’excellente tenue. Il faut souligner en effet la qualité scientifique de cette édition, avec ses introductions, ses annotations, son classement chronologique et son index. Les chercheurs disposeront désormais d’une édition de référence.


Laurent Fedi
( Mis en ligne le 04/09/2012 )
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