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Contre l'arrachement
Simone Weil   Ecrits de New York et de Londres : L'Enracinement - Oeuvres complètes - Tome 5
Gallimard - Hors série connaissance 2013 /  31.50 € - 206.33 ffr. / 462 pages
ISBN : 978-2-07-014295-8
FORMAT : 14,0 cm × 22,5 cm
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L\'Enracinement est un écrit politique rédigé en 1943, à Londres dans le cadre des services de la France libre. Il propose des réponses aux questions soulevées par la résistance, la guerre et la future reconstruction politique de la France. Au-delà, Simone Weill s\'interroge sur le sort des sociétés démocratiques. L’Enracinement, son œuvre la plus achevée, est publié chez Gallimard, dans le cadre d’une parution des œuvres complètes commencée en 1988.

Chrétienne refusant l’Eglise, syndicaliste méfiante envers la révolution, antimoderne sans être réactionnaire, Simone Weil possède une pensée claire et lucide. L\'Enracinement est une œuvre non pas ancrée dans la nostalgie d\'un retour en arrière mais nous entretient de la perte de toute spiritualité humaine. Comment répondre aux besoins de l\'âme ? La réponse est simple autant que difficile : satisfaire les besoins de l\'âme sur le modèle dont on satisfait les besoins vitaux du corps. «La possibilité d’expression indirecte du respect envers l’être humain est le fondement de l’obligation. L’obligation a pour objet les besoins terrestres de l’âme et du corps des êtres humains quels qu’ils soient. A chaque besoin répond une obligation. A chaque obligation correspond un besoin. Il n’est pas d’autre espèce d’obligation relative aux choses humaines» (p.99).

Un tel livre pourrait être considéré comme inactuel de nos jours tant les hommes n’ont jamais été aussi mobiles... mobiles à donner le tournis. Dans sa réflexion, Simone Weil interroge donc la notion d\'enracinement qui n\'a rien à voir avec la pensée nationaliste d’un Maurice Barrès. Pour elle, les racines ne sont pas celles de la terre et du sang, mais des racines spirituelles et culturelles. Le déracinement est dû à la technicisation progressive du monde et à la bureaucratisation étatique, par lesquelles les personnes se retrouvent sans distinction, sans passé, sans leur patrimoine ou leur environnement. Pour elle, un être humain a besoin d\'un enracinement en un temps et un lieu, pour se poser, reconnaître les siens et soi-même. Un passé (si fragile soit-il) constitue une collectivité que ce soit par la naissance, le lieu, la profession, l\'entourage. «Est criminel tout ce qui a pour effet de déraciner un être humain ou d’empêcher de prendre racine».

Chaque être humain a besoin d’une vie morale, intellectuelle, spirituelle par l’intermédiaire des milieux dont il fait partie. En même temps qu’elle s’évertue à dresser les conditions de cet enracinement, Simone Weil se penche sur les causes du déracinement profond des individus : la course à l’argent, le manque d’éducation, les crises sociales, l’émiettement du travail. Elle reprend la réflexion qui a dominé les préoccupations des hommes de 1789, ce qui implique de poser la question de notre rapport au temps dans toute société. L’individu se retrouve au fur et à mesure de l’évolution historique désarrimé, errant tel un nomade sans passé. Prisonnier dans le moment présent, lancé dans une immédiateté fébrile, il est sans avenir en ce sens qu’il n’est plus inscrit dans une histoire. La culture, l’instruction sont mises en échec. Un constat qui se vérifie aujourd’hui : Molière ne tiendrait pas le coup face à Matrix... Il ne faut pas seulement vulgariser mais rendre accessible le beau à des personnes pour qu’elles retrouvent leur spiritualité et leur attachement à un passé national ou culturel. Simone Weil a donné l’exemple et écrit des textes sur Antigone, Electre pour des ouvriers lorsqu’elle enseignait dans les lycées en province. Or, pour elle, l’école a failli à cette mission, préférant le culte de la performance, l’égoïsme, creusant les inégalités qu’elle visait a priori à combattre : «Un système social est profondément malade quand un paysan travaille la terre avec la pensée que, s’il est paysan, c’est parce qu’il n’était pas assez intelligent pour devenir instituteur».

L’essai de Simone Weil prend une étrange actualité quand le ministre de l’éducation Vincent Peillon peut dire dans Le Journal du Dimanche : «Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper, car le point de départ de la laïcité c’est le respect absolu de la liberté de conscience. Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix». Le mot \'\'arracher\'\' ferait bondir notre philosophe car elle veut tout à fait l’inverse. Elle récusait une idée de la laïcité pourvue de cette neutralité mensongère. «La mauvaise tentation de l’école, c’est de sortir l’enfant de son histoire, de sa communauté, de son être incarné pour le laisser suspendu dans une sorte de culture savante, commune et vulgarisée, qui lui restera de toute façon extérieure et fera de lui un esprit évanescent». S’inscrivant dans un héritage socialiste, Simone Weil veut réconcilier l’éducation intellectuelle et professionnelle, s’opposant au clivage entre travail manuel et travail intellectuel.

Simone Weil parle aussi de l\'obéissance, de la hiérarchie, du châtiment. Répétons-le, elle identifie ce qui menace la société actuelle : le déracinement. «L\'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l\'âme humaine. C\'est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l\'existence d\'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d\'avenir. Participation naturelle, c\'est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l\'entourage. Chaque être humain a besoin d\'avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l\'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie» (p.142).

On constate finalement tout ce qui sépare cet enracinement avec le déracinement actuel pour former de futurs consommateurs, interchangeables et pouvant puiser à toutes les différentes sphères de la consommation.


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 04/03/2014 )
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