L'actualité du livre
Pocheset Littérature  

Jugan
de Jérôme Leroy
Gallimard - Folio 2017 /  6,60 €- 43.23  ffr. / 224 pages
ISBN : 978-2-07-079335-8
FORMAT : 10,8 cm × 17,8 cm

Première publication en septembre 2015 (La Table Ronde)

Fait divers normand

Un professeur du secondaire, dans une somnolence grecque, nuit d'été, famille en vacances, se remémore avec une acuité que seul l'artifice littéraire rend crédible, un fait divers normand.

Il fut le témoin quelques années plus tôt d'un histoire étrange sise entre son lycée, une épicerie arable et un camp de gitans : Noirbourg la bien nommée, ville ressuscitée par Auguste Perret, comme Le Havre, béton-angle droit, tristesse géométrique sous le ciel normand, après les séismes de 39-45. Le héros éponyme est un monstre, monstre concret défiguré en prison, tête explosée, purulente, boursouflée, grimace à jamais d'un Quasimodo laid aussi de la rumeur locale, de ses faits, de ses gestes : la prison, la violence politique d'un ayatollah rouge, terroriste leader d'un mouvement extrémiste ultra-gauchiste comme l'Europe en connut tant, tueur de banquiers, anti-système sans second degré, pour de vrai, sans blague. Aujourd'hui oublié.

Sauf que... Jugan revient. Le monstre sort de prison pour hanter Noirbourg, il inquiète et fascine, séduit même ; charisme éclatant malgré la chair éclatée. Et la jeune Assia, petite beurette soumise à l'autorité dure et maladroite de son père, tombe, subjuguée. Le fait divers se noue ici, il s'intrique, la trame avance comme un virus vers son issue logique.

Entre la voie lactée et l'horizon marin qu'offre une île du Péloponnèse, le narrateur, rendu omniscient, focalisation zéro par le rêve éveillé, mène l'enquête, reconstitue les faits. Jugan, c'est le roman noir par excellence, pas vraiment polar, plutôt chronique sociale où les ombres mangent la lumière. Jérôme Leroy excelle dans le diagnostic de ses êtres tendus, pendus, sur le fil de l'Histoire : Jugan et ses idéaux de plomb, Assia, petite fille modèle devenue pute, son père Samir, Samir Rafa, l'épicier première génération, dur mais juste, juste mais dur, le frère Rachid, hypnotisé par les chants des ''barbus''. Et Clotilde Mauduit, la vieille fille déboussolée par sa jeunesse révolutionnaire. Jugan enfin, monstre total enfanté par une société moribonde dont Noirbourg serait comme le pavillon témoin.

Un grand plaisir de lecture, écrit sans déborder des traits.

Thomas Roman
( Mis en ligne le 22/02/2017 )
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