L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Histoire Générale  

Ce pays qui aime les idées - Histoire d’une passion française
de Sudhir Hazareesingh
Flammarion - Au fil de l'histoire 2015 /  23.90 €- 156.55  ffr. / 470 pages
ISBN : 978-2-08-130353-9
FORMAT : 15,4 cm × 24,1 cm

L'auteur du compte rendu : administrateur territorial, agrégé d'histoire et diplômé en études stratégiques, Antoine Picardat a enseigné dans le secondaire et en IEP, et travaillé au ministère de la Défense. Il est aujourd'hui cadre en collectivité territoriale.

Quand les élites arrêtent de penser

laube du nouveau millnaire, malgr leur fragilit croissante, les Franais demeurent un peuple intelligent, lyrique et pugnace, nergique et impatient, empli de gnrosit, de fiert et dun insatiable dsir de perfectibilit. Que voil des choses agrables lire en ces priodes de morosit intellectuelle, dinquitude scuritaire et de marasme politique! Des choses dautant plus agrables quon les trouve sous la plume dun tranger, ce qui peut nous laisser esprer que nous ne sommes pas partout perus comme dindcrottables prtentieux et que, malgr toute la cendre que nous nous versons sur la tte la moindre occasion, nous avons encore quelques qualits. Le point de vue de ltranger est toujours la fois intressant et inquitant. Dun ct il nous claire sur ce que les autres pensent de nous, mais de lautre nous redoutons un peu ce qui va en sortir. Au pire, on peut toujours se rassurer lavance en se disant que sil nous juge mal, cest parce quil nous connat ou nous comprend mal; ce qui est normal, car il est tranger. Mais ici, il sera difficile de se cacher derrire ce petit doigt l, parce que Sudhir Hazareesingh, tout tranger quil soit, un Britannique dorigine indienne n lle Maurice et enseignant Oxford, est un excellent connaisseur de la France, dont il a dj tudi lhistoire et la mentalit politique, notamment dans La Lgende de Napolon (2006) et Le Mythe gaullien (2010).

Ce pays qui aime les ides, traduction flatteuse du plus sobre How the French think (Comment pensent les Franais) est un livre ambitieux et trs riche, qui entreprend de dcrire et dexpliquer les grandes caractristiques de la pense et de la mentalit collective franaises partir du XVIIe sicle, puisquil prend Descartes comme point de dpart. Les dix chapitres peuvent tre regroups en deux parties: les grandes caractristiques de la pense franaise et sa structuration historique tout dabord, ltat des lieux, trs critique, de la vie intellectuelle du dernier quart de sicle ensuite.

Lauteur ne fait pas une histoire des ides en France et il ne prsente pas ou ne passe pas en revue tous les courants, ni tous les penseurs ou auteurs qui ont compt, mais il prfre dcrire, de faon plutt logieuse et admirative, les grands traits de ''lesprit franais'' qui se caractrise selon lui par le got des grandes constructions intellectuelles, dans lesquelles les concepts priment souvent sur lanalyse des faits; par une tendance lidalisme, qui sest notamment incarne dans la fascination pour le communisme; par un rapport intense au pass, soit comme histoire, soit comme mmoire; par le poids des institutions dans la formation de lesprit public: Etat, acadmies, grandes coles et cole tout court; par lexistence dune vritable vie intellectuelle, la fois autonome et de haut niveau, mais sachant diffuser ses dbats dans de larges couches de la population et dont lmission Apostrophes fut le joyaux; par les oppositions binaires, la plus forte tant droite et gauche, chacune avec ses rfrences, ses mythes et ses figures. Cet esprit franais nest pas dnu de paradoxes, mais cest une partie de sa complexit et de sa richesse. Les Franais sont la fois cartsiens, rationnels et ont invent le positivisme, mais ils ont aussi eu le got des utopies, fouririsme ou saint-simonisme ; ils sont attachs la nation et une identit collective, mais ils aiment les particularismes locaux; ils aiment lordre, mais ils sont anticonformismes et contestataires.

Louvrage tant destin en premier lieu un lectorat anglo-saxon, on y trouve naturellement les touches dexotisme auxquelles celui-ci est en droit de sattendre ds quil est question de la France, comme par exemple cet exemple selon lequel les Franais aiment tant la mtaphysique quil leur arrive mme dutiliser le terme pour plaisanter sur la difficult quil y a trouver du pain frais pendant les vacances dt. Il nest pas certain que tout le monde dise a, mais ce nest pas bien mchant de lcrire.

Le ton change dans les trois derniers chapitres, o lauteur tudie la vie intellectuelle et la mentalit franaises contemporaines. Le jugement est svre: la France qui a rayonn intellectuellement sur le monde sest aujourdhui relgue, replie sur elle-mme, incapable de produire des ides ou des penseurs ayant la moindre influence ltranger. Sudhir Hazareesingh dplore qu Sartre, Camus, Foucault, Levi Strauss ou Bourdieu, qui ont form les derniers maillons dune chane prestigieuse ayant impressionn le monde pendant trois sicles et demi naient succd que des intellectuels mdiatiques sans envergure, surtout capables de polmiquer, ou des crivains proccups avant tout par eux-mmes. Il trouve que les intellectuels franais sont ttaniss devant un monde qui change, quils sont incapables de comprendre, dexpliquer et dclairer. Ils se raccrochent des schmas largement dpasss, ou se rfugient dans une lecture nostalgique de lhistoire, qui alimente le repli sur soi et le refus du monde tel quil est et devient. Il regrette quaprs avoir port haut les ides duniversalisme, de transformation de la socit et de lutte contre les ingalits, les intellectuels franais se contentent aujourdhui de moralisme, dindignation, de pessimisme, de dclinisme et de discours identitaires. Il sagit pour lui dun vritable affaissement, illustr par Renaud Camus, Eric Zemmour et surtout Alain Finkielkraut, dont il fait le cas le plus abouti dune inquitante drive ractionnaire. Le constat densemble est familier au lecteur franais, puisque ltat de la vie intellectuelle est un sujet rgulier de dbat en France, avec des unes dhebdomadaires sur Les nouveaux racs ou des tribunes et autres points de vue dans les journaux.

On peut trouver que lauteur a une approche trop anglo-saxonne, porte un peu vite accepter avec enthousiasme la mondialisation frache et joyeuse, et considrer que ni lcole, ni la lacit ne valent la peine dtre dfendues. Concernant la lacit justement, on peut galement stonner quun aussi bon connaisseur de la France narrive pas la comprendre et en reste la vulgate vue de ltranger qui la rduit une idologie anti-religieuse, et particulirement un outil de lutte et de discrimination contre lislam. Pour autant, le constat densemble reproduit bien les tendances dominantes de la vie intellectuelle franaise actuelle. Mais, sil est inquiet, lauteur nest pas pessimiste et veut croire que la France dispose des ressources ncessaires pour ragir, parce quelle est confronte davantage une crise de ses lites qu un effacement de son intelligence.

Antoine Picardat
( Mis en ligne le 27/05/2016 )
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