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Un grain de sable dans la mécanique du bonheur
Valérie Tong Cuong   Où je suis
Grasset 2001 /  16.79 € - 109.97 ffr. / 252 pages
ISBN : 2-246-60731-0
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Agnès est une chasseuse. Une mangeuse d'hommes, pour la bonne cause : la vengeance. Bientôt quinze ans qu'elle arpente les rues et écume les bars à la recherche d'une proie qui s'ajoutera à sa liste. Pourquoi cette guerre urbaine ? Parce qu'Agnès souffre en silence du viol qu'elle a subi étant adolescente, dans les dunes jouxtant le camping où ses parents se rendent chaque année. Là, cinq hommes ont abusé d'elle, enfouie dans le sable et dans la spirale de la douleur.

Depuis ce traumatisme sans témoins apparents, Agnès s'est coupée du monde. Emmurée dans le silence aussi bien que dans les quatre murs de son studio, où elle poursuit sans trop savoir pourquoi une survie d'ordre physiologique Son seul objectif alors qu'elle approche de la trentaine est de réveiller chez les-hommes-connards-gros-porcs les ataviques pulsions qui ont provoqué le drame dont elle a jadis été victime. Puis d'affaiblir ces mâles dominants en affolant leurs sens avant de les détruire psychologiquement - quand ce n'est pas, parfois, physiquement.

Envahie régulièrement par des réminiscences où les cris le disputent au sable dans les yeux et au sang qui s'écoule, Agnès multiplie les évanouissements. Se mue en une créature asociale remplie de haine. Elle a tout du zombie, cette ombre mort-vivante qui traque le sentiment de vie chez autrui. Ce tableau noir, pessimiste, d'une esseulée dont l'âme a été ravie par cinq brutes semble pourtant s'éclairer, voire s'adoucir, lorsque surgit, comme dans les contes de fées, le prince charmant : Juste. Un jeune homme, "poète solitaire", à la peau d'ébène, qui entame avec Agnès une folle histoire d'amour. Mais Antoine, le demi-frère de l'héroïne qui pose au protecteur, est plus sceptique quant au bonheur soudain qui transporte la misanthrope et dépressive chronique, paraissant réussir le miracle de lui redonner goût à l'existence.

Qui a tort, qui a raison ? A quel moment la liberté de fait l'emporte-t-elle sur le destin dirimant ? Agnès aura-t-elle enfin la réponse à la redoutable question qui la lancine depuis la tragédie qui a retiré à ses yeux tout sens à l'existence : "peut-on supprimer quelque chose de déjà mort ?" Le livre et le choix suivis par Valérie Tong Cuong méritent qu'on n'en dise pas plus ici, faute sinon de trahir l'intérêt de la construction narrative.

Qu'il nous soit permis d'indiquer en revanche, au regard de la thématique abordée, que la romancière ne fait pas dans la dentelle. Intimité, sexualité, oralité sont passées au crible par une écriture dont le moins qu'on pourra dire est qu'elle est dure. Eprouvante. Des phrases souvent courtes et sèches, comme si les locuteurs étaient à court de respiration - déjà étouffés par le système et le regard social. Plus d'une fois, une conjonction de coordination succède à une virgule, tandis qu'un point neutre et péremptoire clôt l'envolée qu'on attendait. Comme si. C'est qu'Agnès est malgré elle un grain de sable dans la mécanique du bonheur à la petite semaine. Un abcès qui fait tache sur le corps de la communauté La fluidité et le déroulement sans accroc, des journées ou des échanges langagiers, ce n'est pas trop son truc. Elle éprouve d'ailleurs autant de difficultés à vouloir s'évaporer d'emblée du "monde vomitif" qu'à s'y rendre visible à tout prix par la suite.

Comme l'indique le titre de l'ouvrage elle ne sait jamais où elle est après chacune de ses absences. Où elle en est. A ce titre, le roman de Valérie Tong Cuong pourrait s'interpréter tel un long et dévastateur commentaire de la formule de Paul Valéry : "Revenir à soi, c'est revenir au monde. C'est-à-dire à autre chose que soi."

Dans une langue qui agresse, qui écorche et qui fait mal, Où je suis interroge du seuil de la fausse bonne conscience l'écart ténu, qui devient franche déviation, par lequel un être s'échappe à lui-même, au sortir de coups du sort inhumains et d'incompréhensions généralisées. Le pire dans ce schéma réside dans le fait que le Bonheur n'est jamais "trop" loin. Jamais complètement insaisissable, au-delà de l' "atmosphère poisseuse des non-dits". Peut-être suffit-il d'une paire d'escarpins, celle offerte à la protagoniste par Juste, pour faire basculer la sordide réalité dans une dimension parallèle de l'espace-temps où Agnès-Cendrillon pourra se métamorphoser en princesse ? N'est-ce pas tout le bien qu'on lui souhaite ? Sur le modèle des mots et des hommes qu'évoque l'héroïne, sans doute les sentiments doivent-ils "être mélangés pour qu'ils vaillent quelque chose".

Une fois installé dans la machinerie, le sable ne s'éradique pourtant pas d'un seul coup de baguette magique. Pour toute chose, il y un tribut dont il faut s'acquitter. On le savait avant de lire Où je suis. On s'en souviendra longtemps après avoir refermé ces pages que hante l'indicible nauséeux de la non-coïncidence à soi-même.


Frédéric Grolleau
( Mis en ligne le 05/04/2001 )
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