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500 x 2 = 1000
Régis Jauffret   Microfictions
Gallimard - Folio 2008 /  9.40 € - 61.57 ffr. / 1024 pages
ISBN : 978-2-07-035568-6
FORMAT : 11,0cm x 18,0cm

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.
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Né en 1955, Régis Jauffret est l'auteur de plusieurs romans, dont Histoire d'amour, Clémence Picot, Fragments de la vie des gens, Asiles de fous, et enfin, Microfictions, prix du Livre France-Culture-Télérama et Grand Prix de l'humour noir 2007. Il a également publié une pièce de théâtre, Les Gouttes.

Microfictions joue à la fois sur le grandiose (une forme imposante, un roman long) et le minuscule (vouloir cerner le fourmillement du monde moderne dans ces minuscules tranches de vies). Dans notre société où prédomine le gigantesque, on est ici dans le microscopique. La photo de la couverture évoque tout à fait ce fourmillement de vies éclatées : cet étrange roman veut en quelque sorte donner la parole et cerner la vie intérieure de tout un chacun, en oubliant le moins de monde possible. Saisir les bizarreries des comportements, la singularité étranges de ces vies déréglées.

La volonté de l'auteur est proprement gigantesque dans cette volonté de cerner le monde contemporain. Robert Musil, dans L'Homme sans qualités, avait bien tenté de saisir l'infinie complexité et l'ambiguïté du monde sans y parvenir, tellement celui-ci était devenu dense, touffu, inextricable. La mort l'empêcha de terminer sa célèbre entreprise. Microfictions indique bien où nous en sommes et, aussi, ce que Franz Kafka avait vu et pressenti.

Régis Jauffret a donc décidé de raconter sur deux pages à chaque fois 500 petites histoires (le livre fait donc 1000 pages). 500 petits destins perdus. 500 petites vies ordinaires, dures, cruelles, terribles, dans un défilement permanent. Il est bien sûr impossible d'en donner un panorama complet, impossibilité que vise sans doute Régis Jauffret. Le particulier contre la statistique, le singulier contre le général. Saisir la singularité d'une existence où le burlesque côtoie le sordide, où la bouffonnerie jouxte le pathos. Par exemple, avec «Après-midi à la Fnac» qui raconte l'histoire d'une famille qui vit dans un squat avec d'autres personnes. Notamment, une jeune femme avec un bébé séropositif ; ils vont à la Fnac pour regarder des films... histoire de se distraire. Ou encore «Après la pitance», où le narrateur raconte comment il s'empiffre, sans doute avec sa femme, dans différents cocktails (sans avoir mangé auparavant). De retour chez eux, ils vomissent pour avoir trop mangé... Ou encore la solitude abyssale d'un clochard dans «Babylone».

Parfois, Régis Jauffret se complaît trop dans le sordide gratuit, comme dans «Corn Flakes» : "Mon père n'existe pas, maman m'a faite avec le sperme qu'elle a volé à un ivrogne" (p.131). Le procédé est facile et l'auteur y a trop souvent recours. C'est le principal problème d'un texte jouant sur la longueur ; certaines microfictions lorgnent vers le m'as-tu-vu et sont exagérément "noires". Le projet est à la fois intéressant et bancal, passionnant et trop long. Peut-être aurait-il fallu être moins ambitieux tout en conservant bien sûr ce fourmillement absurde.

Certes, ces saynètes jouent aussi d'un humour souvent désopilant... et noir, lui aussi. Comme les relations sexuelles décrites dans «Caméra infrarouge», ou l'enfant qui s'achète de la pâtée pour chien dans «Canigou» ! Ou encore ce couple un peu vieillot qui cherche désespérément à améliorer sa vie sexuelle en s'attardant au rayon lingerie d'une grande surface et en proposant aux femmes de venir avec leur compagnon boire un verre chez eux... Ils vont même jusqu'à passer une annonce sur Internet pour satisfaire leur fantasme échangiste.

«Bête à croire à l'amour» est l'une des histoires les plus lucides du recueil ; on sent bien que toute cette noirceur est aussi là pour déroger à la doxa New Age d'une humanité propre sur elle. L'auteur se moque ici de l'apparition de cette post-humanité : "Pourvoyons-les de cerveaux minuscules comme ceux de leurs grands-oncles dinosaures, l'intelligence n'est jamais de si bon conseil que dans la stricte mesure où elle est assez limitée pour ne pas générer de crise d'identité ou des ambitions importunes. Ils ne seront pas non plus équipés pour la parole, le langage étant de notoriété publique une source de malentendus et de confusion" (p.48). L'Homme ne se supporte plus, pourrait-on dire...

La lecture de Microfictions est ardue. Elle demande une vigilance toute particulière car comme dans les journaux télévisés, une histoire chasse l'autre. On se rend compte ainsi de ce procédé terrible, cette machine à oublier, devenu, hélas, si banal à la télévision. Cette dépersonnalisation caractérise d'une certaine manière nos sociétés post-industrielles prise dans le paradoxe de la pulsion d'omniscience et du stigmate de l'amnésie. Restent ces hommes et ces femmes... que l'on croise tous les jours…


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 18/06/2008 )
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