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Détour par soi
Didier Eribon   Retour à Reims
Flammarion - Champs 2018 /  8.10 € - 53.06 ffr. / 247 pages
ISBN : 978-2-08-124483-2
FORMAT : 10,8 cm × 17,8 cm
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. "Je n'exagère vraiment pas. Moi, après avoir lu ce livre, j'ai changé de nom, j'ai changé de vie, de façon de m'exprimer, de façon de rire, d'apparence physique même, j'ai tout changé, parce que ce livre m'a poussé à inventer ma liberté" (Edouard Louis, préface à Retour de Reims).

Didier Eribon (né en 1953) retourne à Reims voir sa mère peu de temps après la mort de son père, ayant refusé d'assister aux obsèques (l'homme était violent, peu enclin à la tendresse). Il avait fui cette ville autant qu'il s'était détaché de ses parents. Le sociologue, auteur, entre autres, de Réflexions sur la question gay, Foucault aujourd'hui et Principes d'une pensée critique, part d'un constat autobiographique (son enfance et son adolescence à Reims) pour tenter de dresser le portrait socioculturel d'une époque qui court de la génération de ses grands-parents jusqu'à la sienne. Ce qui aurait pu être un récit bouleversant sur l'éclatement d'une famille de province devient une étude sociologique des soixante dernières années où le prolétariat, la bourgeoisie, le Parti Communiste, les usines sont confrontés à la modernité, à la libérations de mœurs, à l'homosexualité et à la l'émancipation professionnelle. Le tout est régi par un questionnement permanent des rapports de force qui régissent les classes, les castes, les traditions et les orientations personnelles. Évidemment, ce passage n'a rien d'un long fleuve tranquille et Eribon en souligne les traumatismes.

L'auteur en est conscient, son livre est la peinture d'un monde passé confronté au regard de l'intellectuel, une confession intime dont il émane des analyses sociales et philosophiques qui tendent à corroborer la trajectoire de l’homme ici dépeint. Ce double aspect narratif et critique passionne tout autant qu'il désarçonne. Certaines pages sont écrites par l'écrivain quand d'autres chapitres sont de la main du technicien. Le regards autobiographique n'est contestable que par d'éventuels témoins alors que l'analyse sociale est parfois soumise à l'idéologie d’un militant lui-même confronté à son époque, à son milieu, à ses rêves d'intégration tout autant que d'émancipation.

Toujours est-il qu’Eribon touche autant qu'il surprend. Le monde qu'il décrit, celui des classes ouvrières confrontées à la dureté des tâches, à l'exploitation bourgeoise ou encore aux rêves de consumérisme, fait écho, bien qu'en s'y opposant, à sa destinée personnelle. En effet, le jeune Eribon s'est émancipé de ses racines en rejoignant Paris, ville du vice, de la bourgeoisie, de la culture et des services, qui a favorisé de brillantes études tout autant qu'elle a contribué à lui faire assumer son homosexualité. Celui qui parle d'un déterminisme féroce concernant ses parents, est lui-même le contre exemple de cette théorie (en dépit de larges efforts pour y parvenir et transcender le phénomène de classe).

Eribon souligne néanmoins de fortes contradictions qui laissent à penser. Outre les remarques homophobes qu'il a subies il y a 50 ans, et qu'il replace dans un contexte provincial, il remarque que les idéologies anciennement ancrées ont changé. Ses parents communistes et homophobes ont fini par voter à l'extrême droite, se sentant davantage représentés par la réaction, quand lui, allergique à la bourgeoisie et à la domination des élites, s'est entiché d'un marxisme refaçonné et maltraité par des énarques bourgeois de gauche ! Il en est devenu un exemple en enseignant dans des universités prestigieuses et en publiant ses écrits (à l'époque, entrer à Libération se faisait autour d'un dîner entre collègues). Qui a tort, qui a raison ?... Toujours est-il que sa condition est nettement meilleure que celle de ses aïeux, ce qui rend son récit toujours concret et bienveillant à leur égard.

Edouard Louis exagère mais Retour à Reims se lit avec intérêt parce qu'Eribon parle d’une expérience individuelle riche, de notre époque - une société sans classe, inégalitaire et précarisée à l'extrême -, de notre civilisation et de notre passé qui en est la source. Le Parti Communiste n'existe plus, le monde ouvrier a été supplanté par l’économie des services et le chômage de masse, l'homophobie recule certes, mais la vie secrète et douloureuse de l'homosexuel d'aujourd'hui n’est-elle pas aussi masquée par les parades festives ? Le retraité Eribon se souvient ainsi d'une jeunesse révolue. La précarité de l'étudiant prolétaire contraint de financer ses études a dépassé les clivages de classe pour devenir une norme.

Si Eribon porte un regard convaincant sur les symptômes à travers son autobiographie, le diagnostique, puis les éventuels traitements sont de nature à discussion (sur le déterminisme des classes, sur l'homophobie, sur l'extrême gauche, sur l'extrême droite, sur la culture populaire, etc.). Un essai qui nourrira réflexions et discussions, on l’espère, de manière apaisée.


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 09/11/2018 )
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