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Histoire & Sciences sociales  ->  Antiquité & préhistoire  
 

Du blé et des Hommes
James C. Scott   Homo domesticus - Une histoire profonde des premiers Etats
La Découverte 2019 /  23 € - 150.65 ffr. / 297 pages
ISBN : 978-2-7071-9923-2
FORMAT : 15,6 cm × 24,1 cm

Marc Saint-Upéry (Traduction)

Jean-Paul Demoule (Préfacier)

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Homo domesticus est l'un de ces livres qui - avec ceux de Pierre Clastres, de Marshall Sahlins, de Paul Shepard ou encore de Alain Testart, par exemple -, remettent en cause non seulement un très large consensus historiographique et anthropologique, mais une idéologie plus vicieuse, plus imperceptible, une sorte de méta-idéologie fondatrice de toutes celles qui caractérisent la modernité, selon laquelle le passage des sociétés de chasseurs-cueilleurs aux sociétés agricoles aurait été rationnel, inévitable et bienfaisant et, ce faisant, que la marche vers en ligne droite et rangs serrés des sociétés hiérarchisées voire étatiques aurait été inéluctable.

L'hypothèse de l'auteur, James C. Scott, professeur de sciences politiques et d'anthropologie à l'université de Yale, intègre des données archéologiques, mais aussi climatiques, essentiellement dans le cadre moyen-oriental et chinois, et pose un certain nombre de postulats par analogies avec ce qui reste des sociétés de chasseurs-cueilleurs actuelles et avec celles qui demeurent durant l'antiquité. Scott démontre que les sociétés agricoles n'ont pas offert une meilleure alimentation ni une plus grande sécurité alimentaire que les sociétés de chasseurs-cueilleurs, lesquelles bénéficiaient, dans les zones ou l'agriculture sédentaire est née, d'un écosystème très riche parce que très diversifié en ressources alimentaires - contrairement à celui des agriculteurs –, qui leur permettait même parfois d'être sédentaires plutôt que nomades et qui, en tout cas, leur offrait une alimentation plus complète que celle des agriculteurs, avec tout autant de sécurité d'approvisionnement.

Aussi, cela ne peut pas être un accroissement du bien-être ou de la sécurité du ravitaillement qui peut expliquer le passage des sociétés de chasseurs cueilleurs aux sociétés agricoles ; et l'augmentation de la population au sein des populations agricoles ne peut en aucun cas être interprétée comme un signe de meilleure santé puisque ce sont les naissances qui augmentent et non pas les vies qui s'allongent – un grand classique de la néoténie : les animaux en captivité font plus de petits. Du reste, le double confinement qu'exigeaient les sociétés agricoles - celui des agriculteurs/éleveurs, d'une part, et des bêtes et plantes sélectionnées dont ils se nourrissaient d'autre part - amenait deux problèmes : l'explosion des épidémies et pandémies et la possibilité pour certaines classes sociales de vivre en parasites sur des producteurs contrôlés et des productions contrôlables.

Scott souligne à ce propos que les céréales sélectionnées n'étaient pas toujours les plus avantageuses nutritivement mais qu'elles présentaient au moins une caractéristique commune : leur volume, leur culture et leur occupation du territoire les rendaient visibles et disponibles pour les prélèvements fiscaux. Selon lui, se met alors en place un système global marqué par des sociétés agricoles plutôt minoritaires et fragiles, à durée déterminée, qui subissent de plein fouet les accidents climatiques, les guerres d'appropriation de territoire ou les razzias des sociétés nomades ainsi que les épidémies. Face à la population qui cherche à fuir les impôts en rejoignant les zones nomades, les États céréaliers eurent recours à la main d’œuvre servile ou à des déportations de population, souvent suite à des conquêtes militaires ; et pour éviter l'affrontement avec certaines sociétés nomades, un tribut était payé à celles-ci.

La raison pour laquelle les sociétés agricoles ont fini par devenir dominantes n'est pas claire ; si l'on suit la logique de l'auteur, on peut supposer que de plus en plus de sociétés de chasseurs cueilleurs devinrent – dans une logique très hégélienne – très dépendantes des sociétés agricoles qu'elles parasitaient, avec lesquelles elles faisaient du commerce (notamment d'esclaves) ou qu'elles servaient militairement, comme mercenaires. Dominant ces cultures agricoles, on peut spéculer que les élites nomades trouvèrent plus facile d'adopter le mode d'exploitation des populations développées par les élites sédentaires/agricoles que les leurs, le confinement agricole finissant par triompher.

La démonstration de Scott est heuristiquement stimulante, instructive, séduisante, mais laisse néanmoins dubitatif. D'abord parce que l'auteur utilise la notion d’État sans vraiment la définir et qu'il n'explique pas un certains nombre de faits, par exemple, l'existence d'esclaves au sein des populations de chasseurs-cueilleurs, ni n'insiste sur la présence d'un hiérarchie, nécessairement prédatrice, parmi elles. Le mécanisme qui amène des gens à vivre de manière confinée, avec tous les défauts objectifs et comparatifs que ce mode de vie implique, n'est pas non plus l'objet d'une réflexion. Ce serait pourtant bien nécessaire, car enfin, s'il existe une porosité entre modes de vie confiné et nomade, agricole et de chasseur-cueilleurs, pourquoi diable une partie de la population se met-elle à ne plus faire que de l'agriculture, et de plus pour se faire exploiter par une clique d'individus ? La Boétie devrait se faire anthropologue ! Autre remarque : l'auteur semble considérer qu'il était commun de fuir les zones de confinement agricole ; cependant, le savoir(-faire) des agriculteurs n'est pas le savoir(-faire) des chasseurs cueilleurs, et l'on peine à imaginer que des gens qui vivent depuis des générations de la culture de céréales puissent retrouver tous les savoirs et les techniques qui permettent à un chasseur-cueilleur nomade de survivre.

Un livre à lire, malgré ou surtout pour l'inconfort intellectuel qu'il amène. Il confirme en effet qu'aucune époque, qu'aucune culture ne peut être convoquée telle quelle pour résoudre les problèmes qui nous écrasent aujourd'hui. Tout est encore à inventer. Mais avec ce critère essentiel : rien n'est faisable sans diversité culturelle et biologique.


Frédéric Dufoing
( Mis en ligne le 01/03/2019 )
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