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Histoire & Sciences sociales  ->  Moyen-Age  
 

Un procès ''politico-religieux''
Simonetta Cerrini   Le Dernier jugement des Templiers
Flammarion - Au fil de l'histoire 2018 /  23,90 € - 156.55 ffr. / 382 pages
ISBN : 978-2-08-141623-9
FORMAT : 15,1 cm × 24,0 cm

Françoise Antoine (Traducteur)

L’auteur du compte rendu : Claudine Pailhès est conservatrice générale honoraire du Patrimoine. Ancienne directrice des Archives départementales de l'Ariège, elle a enseigné l'archivistique, la paléographie et l'histoire des institutions à l'Université de Toulouse-Le Mirail. Elle a notamment publié Terres et hommes de frontière (AD Ariège, 2001), Le Comté de Foix, un pays et des hommes (La Louve, 2006), Gaston Fébus, le Prince et le Diable (Perrin, 2007),  Ecrire la Révolution. Lettres à Pauline (La Louve, 2011), L'Homme et l'animal sauvage (AD Ariège, 2013).

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Voici le dernier ouvrage de la trilogie consacrée par Simonetta Cerrini à la tragique affaire des Templiers. La Révolution des Templiers traitait des évènements qui avaient mené à l’approbation de l’ordre, et L’Apocalypse des Templiers, de leur spiritualité révolutionnaire et apocalyptique. Avec Le Dernier jugement des Templiers, on en arrive au drame final qui fit disparaître les chevaliers dans les horreurs des geôles, des tortures et des bûchers, une «affaire» devenue un des mythes de notre histoire.

L’auteur rappelle les origines de l’ordre, «né en Palestine et légitimé à Troyes» en 1129, soumis en 1139 à l’autorité directe du pape, la spécificité de sa règle avant de replacer les procès des Templiers dans son contexte politique, juridique et religieux et dans le climat eschatologique de l’époque. Elle déroule ensuite l’affaire des Templiers d’une façon originale et très prenante au fil de vingt-trois «stations», qui évoquent évidemment un chemin de croix. Mise à part la dernière qui présente quelques portraits littéraires du dernier grand maître, Jacques de Molay, et qui est placée sous le patronage de Boccace, chacune des stations porte en frontispice un passage de la bulle Vox in excelso, par laquelle, le 22 mars 1312, Clément V a dissous l’Ordre du Temple. Avant la disposition finale, le pape a longuement cité la Bible puis a exposé l’enchaînement des évènements qui ont conduit à cette décision, ce qui permet à l’auteur de positionner son remarquable travail diplomatique, historique et juridique comme un commentaire, alinéa par alinéa, du texte pontifical.

Une bulle qui, curieusement, ne fut pas transcrite sur les registres de la chancellerie pontificale et a «disparu» pendant des siècles avant d’être retrouvée en 1806. Une bulle qui ne portait «que» la suppression de l’ordre, vite remplacée le 3 mai suivant par la bulle Ad providam, longtemps la seule connue, qui ajoutait des dispositions précises quant aux biens des Templiers. Au fond, c’était peut-être ce qui intéressait tout le monde…

On suit ainsi le déroulé dramatique de l’affaire : les dénonciations, les accusations d’hérésie, de blasphèmes, de sodomie, d’idolâtrie, l’instrumentalisation qu’en firent Philippe le Bel et ses conseillers, l’intervention forcée du pape, les rencontres de Poitiers du printemps 1307, la décision pontificale d’ouvrir un procès à la demande même du grand maître qui voulait blanchir son ordre, le délai imposé par la maladie du pape, devenu brèche dans laquelle le roi s’engouffra en décrétant de lui-même l’arrestation de tous les Templiers de France et la saisie de leurs biens le 13 octobre 1307, les interrogatoires menés par les hommes du roi avant les inquisiteurs, procédure illégale en matière religieuse, les tortures, les aveux extorqués, les rétractations, l’approbation du peuple de France lors de l’assemblée de Tours en 1308, les deux enquêtes ouvertes à son tour par le pape pour reprendre la main et étendues à la chrétienté, l’une pontificale contre l’ordre, l’autre diocésaine contre les personnes, la défense des Templiers devant la commission pontificale, les 67 bûchers «épiscopaux» de 1310 à Paris et Senlis.

C’est lors du concile de Vienne (octobre 1311- mai 1212) que devait se décider le sort de l’ordre, de ses membres et de ses biens. Au vu des documents produits par les enquêtes, les Pères conciliaires se prononcèrent pour autoriser les Templiers à présenter leur défense, d’autant que les retours des royaumes d’Occident, autres que la France, étaient largement en faveur du Temple. Philippe le Bel, lui, demandait l’abolition immédiate de l’ordre, dont l’hérésie ne faisait aucun doute selon lui, et le transfert de ses biens à un autre ordre de chevalerie ; il convoqua les états du royaume à Lyon, proche de Vienne, et entra dans Vienne avec une escorte impressionnante.

Pris en tenaille entre le roi et le concile, Clément V prit alors une décision qui empêchait la condamnation autant que l’absolution : par la bulle Vox in excelso, prononcée d’abord en consistoire secret puis lue publiquement dans un silence imposé à tous sous peine d’excommunication, il supprima l’ordre du Temple. Il le fit, dit-il, «sans incliner ni à droite ni à gauche,… pour supprimer les scandales, éviter les dangers, conserver les biens destinés au secours de la Terre sainte». Plusieurs bulles suivront pour déterminer le sort des ex-templiers, avec équité et indulgence sauf pour les opiniâtres et les relaps ainsi que la dévolution des biens du Temple aux Hospitaliers ou autres ordres militaires. Vient ensuite l’épilogue, ce qu’il advint des Templiers, leur sort inégal selon leur histoire personnelle et selon les royaumes, l’issue la plus dramatique revenant à la France, évidemment, avec le bûcher du grand maître Jacques de Molay et du commandeur Geoffroy de Charnay à Paris le 11 mars 1314 et puis la «légende templière» qui a traversé les siècles…

Fruit d’une longue recherche, d’une analyse très poussée des sources d’archives et des chroniques du temps, cet ouvrage apporte une savante contribution à la longue histoire des Templiers. De nombreux témoignages apportent une touche très vivante et souvent poignante, l’auteur voulant accorder «enfin de l’attention aux frères chevaliers du Temple, à leurs prières, leurs récits, leurs défenses, aux délations, plus d’attention qu’aux accusations élaborées par le roi de France et ses conseillers». De nombreux retours en arrière gênent peut-être la vision chronologique de l’affaire mais ils sont justifiés par le moment où la question vient en débat : par exemple, une étude sur la pauvreté originelle imposée par la règle au moment où l'on décide de la dévolution des biens, sur les critiques anciennes de l’ordre au moment où se déchaînent les accusations, sur le martyre des Templiers dans leur défense de la Terre sainte au temps du martyre final…

L’auteur consacre enfin de longs développements au pourquoi et au comment. Ce procès est une opération du roi de France et de lui seul, qui n’a d’ailleurs pu rallier à sa cause les autres souverains. On ne peut ignorer l’aspect financier ; il avait déjà saisi les biens des Juifs et ceux des Lombards et, en 1307, il entendait bien saisir ceux du Temple. Mais cela ne peut suffire à expliquer l’acharnement dont il fit preuve, et ses conseillers avec lui, les mots de haine portés contre ceux qui n’étaient plus des hommes mais une «race perfide et insensée» qui «souille la terre», qui crucifie le Christ pour la seconde fois, un corps dont il veut l’anéantissement physique et culturel… et cela au prix d’une accumulation d’actes illégaux.

Il faut replacer l’affaire dans le contexte de la naissance d’un État qui ne supporte pas plus l’existence chez lui d’un ordre religieux international, directement soumis au pape, «corps indigeste et inadmissible», que la prétention de la papauté à la suprématie dans la chrétienté. Elle arrive après le grand conflit avec Boniface VIII qui a culminé dans l’attentat d’Anagni (1303). Ce n’est pas qu’une question politique ; Philippe le Bel, petit-fils de saint Louis, détenteur des reliques de la Passion (la couronne d’épines entière alors que les Templiers prétendent en posséder une épine miraculeuse) que le Christ viendra rechercher le jour du Jugement dernier, se veut vicaire de ce Christ à l’intérieur de son royaume, directement et sans intermédiaire, et en tant que tel il a pour devoir de poursuivre l’hérésie lui-même, où qu’elle se présente ; il a osé en accuser un évêque (Bernard Saisset), puis un pape (Boniface VIII), il n’hésite pas à le faire contre un ordre entier. Ce n’est pas «un procès purement politique», mais un procès «politico-religieux». Pour rapporter un mot de Julien Théry, c’est en quelque sorte une «pontificalisation» de la royauté.

Et le pape ? On ne connaîtra jamais ses convictions personnelles. Il a certainement désiré une enquête équitable et légale, mais lorsqu’il s’est rendu compte qu’au vu de l’enquête internationale, de la défense des templiers, du choc provoqué par les bûchers de 1310, l’opinion de la grande majorité du concile penchait vers une absolution, il a pris sa décision. Son seul but semble avoir été de préserver l’honorabilité du roi de France et éviter par là que ressortent de vieilles affaires comme le procès contre la mémoire de Boniface VIII ou les accusations de simonie portée contre lui. Mais le jour de sa mort, Clément V avait dans sa chambre un exemplaire de la règle du Temple, preuve qu’il était «à la recherche d’une vérité qu’il n’avait peut-être pas encore trouvée».


Claudine Pailhès
( Mis en ligne le 05/06/2019 )
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