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Historical suspect
Pierre Aubé   Un croisé contre Saladin. Renaud de Châtillon
Fayard 2007 /  20 € - 131 ffr. / 303 pages
ISBN : 978-2-213-63243-8
FORMAT : 15,5cm x 23,5cm

L'auteur du compte rendu: Gilles Ferragu est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris X – Nanterre et à l’IEP de Paris.
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Renaud de Chatillon, c’est ce croisé odieux, figure du guerrier psychopathe et amoral du film Kingdom of heaven, qui, par sa folie, aurait provoqué à lui seul la colère de Saladin, la défaite d’Hattin et la chute des empires latins d’Orient… Une image popularisée par les chroniqueurs de l’époque même (Guillaume de Tyr), qui ne l’apprécient guère, et relayée par l’historiographie moderne (René Grousset en particulier). Car il faut bien trouver un coupable aux folies des hommes, et l’échec des empires latins d’Orient vaut bien une tête… Pourquoi pas celle du prince d’Antioche ?

Né vers 1120 et exécuté à l’issue de la bataille d’Hattin, en 1187, Renaud de Châtillon ne saurait être réduit à cette fin, si misérable soit-elle. Incarnant les espoirs orientaux d’une petite noblesse française en mal de richesses et de reconnaissance, c’est un simple cadet, sans grande fortune et qui, passée la Méditerranée, épouse la princesse d’Antioche, Constance (mariage d’amour ?) et se retrouve prince d’Antioche et puissant seigneur de Terre Sainte. Une success story dans le monde des Croisades ? Un «homme nouveau» d’outre Jourdain ? Portrait également d’un homme de guerre, aux mœurs rudes, dans un espace frontière marqué par les idéologies religieuses.

Pierre Aubé, historien et professeur émérite de l’université de Rouen, est un bon connaisseur du monde des Croisades (on lui doit notamment une biographie de Baudoin IV de Jérusalem) et de l’Orient médiéval en général (cf. son ouvrage sur les Empires normands d’Orient). Comme biographe, il a publié récemment une vie remarquée de Bernard de Clairvaux. C’est donc armé d’une solide méthodologie et des connaissances d’un spécialiste que l’historien s’attaque à cette biographie d’un personnage très stigmatisé. Il ne s’agit certes pas d’une apologie, ou même d’un plaidoyer, mais plutôt d’une tentative de saisir l’originalité d’un parcours, dans un environnement militaire, politique et culturel spécifique, loin des accusations contemporaines comme des reconstructions cinématographiques.

La jeunesse et la formation de Renaud de Châtillon sont expédiées en un chapitre d’ouverture : de l’homme et de sa vie dans le royaume de France, on sait peu de choses… si ce n’est que, cadet sans avenir, il n’a guère que le passage en Terre sainte comme espoir de réussite. L’aventure, le mythe oriental (déjà) et la découverte d’une société métissée, d’une noblesse (les Poulains) qui s’abreuve à deux cultures : un monde modelé par la guerre et le rapport permanent à l’Autre, le musulman. Découverte également d’une société fragmentée. Le monde des Croisés est un Orient complexe qui ne s’aborde pas avec des idées simples : si l’imagerie occidentale se représente assez rapidement un bloc chrétien opposé à un bloc musulman, la réalité s’avère bien plus subtile. Aussi Pierre Aubé s’engage-t-il d’emblée dans un tableau des royaumes chrétiens qui, bien au-delà de la couronne de Jérusalem et de ses grands féodaux, touche la Byzance impériale des Comnène ou encore son vassal agité du trône d’Arménie… royaumes qui se heurtent et s’affrontent, s’allient aux musulmans, eux-mêmes déchirés en factions, sectes et familles diverses, contre d’autres chrétiens. Et dans ce jeu de quilles, Renaud de Châtillon se comporte en chien fou : si son allégeance au trône de Jérusalem demeure, ses pratiques de guerre (pillage, piraterie…), émaillées d’une réputation (peu usurpée, semble-t-il) de cruauté dessinent le portrait d’un homme féroce, qui sait néanmoins plier devant la raison politique (son humiliation symbolique devant le basileus vaut celle des bourgeois de Calais) comme devant la force.

Car la victoire est une maîtresse inconstante pour le guerrier : fait prisonnier en 1161 à la suite d’une expédition mal conçue, il demeure 15 ans dans les geôles (mais sa captivité demeure mystérieuse) d’Alep. Et de retour chez lui, il se découvre veuf, sans principauté et ne doit de nouveau son salut qu’à Baudoin IV – le «roi lépreux» - nouveau roi de Jérusalem, qui en fait, un temps, son régent. En effet, Renaud de Châtillon jouit d’une renommée militaire encore assez forte pour que le jeune roi lui confie un territoire stratégique, très convoité, l’outre-Jourdain, symbolisé par une forteresse encore imposante, le Crac. Toutefois, une grande lueur s’est levée au Caire, qui va faire vaciller ces royaumes : Saladin. Et le biographe, dans l’ombre de Renaud de Châtillon, peut ainsi revenir sur cette figure majeure, et sur l’espèce de duel, qui oppose le sultan - également un homme nouveau dans son genre - au chevalier franc, lequel, en guise de hache de guerre, lance un raid en Mer rouge, jusqu’à la Mecque. C’est là «dépasser toutes les limites» pour reprendre les mots même de Saladin. L’expression est intéressante et pose des questions quant à cette «forme de guerre». La guerre menée par Renaud de Châtillon est-elle une guerre uniquement religieuse, comme l’estime P. Aubé ? Là n’est toutefois pas le dessein de l’ouvrage qui demeure, de ce point de vue, un simple récit de vie. Elle entraîne en tous les cas la défaite décisive d’Hattin et la chute des royaumes chrétiens.

Partant d’une réalité complexe, Pierre Aubé parvient à en tirer un ouvrage stimulant, en particulier pour le non spécialiste qui – simple amateur d’histoire – découvre les détours et les sinuosités de l’histoire des royaumes latins d’Orient. Car finalement, Renaud de Châtillon s’efface derrière un tableau coloré de la fin des royaumes latins. Chaque chapitre, comblant les zones d’ombres d’une vie mal connue, est l’occasion d’une leçon de géographie historique (avec la présentation d’Antioche, d’Alep, du Kerak de Moab…), d’un exposé politique sur une dynastie ou encore d’un récit militaire, entrecroisant chroniques contemporaines et relations historiennes. Tel quel, cela en fait une biographie à la fois plaisante (passons sur les quelques règlements de compte et autres réflexions hors de propos) et érudite, tout en demeurant fort accessible. Doté d’un appareil bibliographique, de notes, de cartes, d’arbres généalogiques, ainsi que d’un index, cette biographie s’avère également, pour l’historien plus concerné, un outil nécessaire pour aborder l’histoire de cette période, et resituer Renaud de Châtillon dans un contexte vaste, à la frontières entre plusieurs mondes rivaux. Un ouvrage qui, par le biais d’un personnage important, permet une évocation efficace de la chute des royaumes latins.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 06/09/2007 )
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