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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Moderne  
 

Au pays d’Araminte et de Célimène
Scarlett Beauvalet-Boutouyrie   Etre veuve sous l’Ancien Régime
Belin 2001 /  19.69 € - 128.97 ffr. / 416 pages
ISBN : 2-7011-2961-3
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La perte d’un époux ne va point sans soupirs.
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
Sur les ailes du temps la tristesse s’envole :
Le temps ramène les plaisirs. »

La Fontaine, « La jeune veuve », Fables, 1668

L’histoire des femmes a d’abord été une histoire féministe. Pour servir la cause, les chercheuses militantes peignaient le tableau d’un « deuxième sexe » opprimé par le premier, et tardivement et incomplètement libéré. Haro sur le mâle blanc occidental, haro sur les maris ! Les temps ont changé, les querelles se sont apaisées, et les gender studies font maintenant partie intégrante de l’histoire sociale. Le livre de Mme Beauvalet-Boutouyrie en témoigne d’autant mieux que les femmes prises pour sujet retiennent justement l’attention par l’indépendance relative dont elles ont joui dans une société dominée par les hommes.

La veuve d’Ancien Régime est un type humain et littéraire bien caractérisé : c’est la « jeune veuve » de la fable de La Fontaine, des comédies de Molière et de Marivaux. Ces auteurs traduisent une réalité démographique. Les femmes de ce temps restent mariées relativement peu d’années et deviennent veuves assez tôt, même si ces deux phénomènes vont diminuant au cours du XVIIIe siècle. Elles forment donc une population relativement nombreuse, dont la visibilité est bien supérieure à ce qu’elle sera aux siècles suivants.

Pour dessiner la figure de la veuve, aussi bien réelle que fantasmée, l’auteur ne laisse aucune source de côté : littérature religieuse et littérature profane, théorie juridique et pratique notariale, archives des paroisses et des hôpitaux. Les chercheurs trouveront là un modèle d’enquête historique : on y voit combien les sources littéraires offrent un miroir déformé de la réalité, combien aussi elles demeurent pourtant indispensables à une étude des mentalités.

Tout part d’un fait de droit : dans l’ancienne société, le veuvage sort la femme de sa condition subordonnée, « en puissance de mari ». Il fait d’elle le « chef de feu », le chef de famille, doté d’une pleine capacité juridique. On pourrait croire que l’autonomie potentielle qui en résulte ne profite qu’aux femmes des classes aisées. Mme Beauvalet montre qu’en fait, dans toutes les classes sociales, la veuve jouit d’une certaine indépendance, même si la misère guette les plus pauvres. En outre, de nombreux mécanismes lui assurent une forme de protection : solidarités familiales, institution du douaire, séjour temporaire ou prolongé dans un couvent ou un hôpital.

Les réactions des auteurs spirituels et celles des comiques se rejoignent dans une commune inquiétude à l’égard de la veuve, femme indépendante, donc libre de son corps. Pour les premiers, cette indépendance doit se dissoudre dans la soumission à Dieu et dans une vie retirée. Pour les autres, elle doit prendre fin par le remariage. L’église n’interdit pas le remariage, mais elle lui préfère une vie chaste, consacrée aux œuvres. Elle donne des modèles de saintes veuves à commencer par la Judith de l’Ancien Testament, jusqu’aux grandes dames de la Contre-Réforme : Madame Acarie, sainte Jeanne de Chantal, sainte Louise de Marillac. Pour elles, le veuvage est bien une chance : celle de répondre à l’appel de Dieu.

Dans la comédie et le roman, au contraire, le veuvage est tenu pour une position intermédiaire. La « jeune veuve » aspire au remariage. Sa liberté tient au choix d’un jeune et beau mari, qui console du barbon défunt. Dans tous les cas, la veuve mondaine et désireuse de le rester est un objet de scandale.
Dans la vie sociale, la veuve est en effet tenue à une certaine réserve. Loin de manifester du plaisir de son nouvel état, elle doit, pour être de bon ton, obéir au rituel du deuil : habit noir la première année, couleurs sombres les années suivantes, lamentations sur le cher disparu. Les réalités de la vie n’incitent d’ailleurs pas les veuves à la dissipation. Les statistiques montrent que les deux tiers de ces femmes ont des enfants à élever et que le remariage ne concerne qu’un quart d’entre elles. La plupart des veuves le restent. Beaucoup doivent travailler. On voit donc des femmes succéder à leur mari comme imprimeur, comme négociant, comme manufacturier : la veuve Moreau, la veuve Perrin, la veuve Cliquot sont restées célèbres. Plus bas dans l’échelle sociale, elles sont très présentes dans les petits métiers libres.
Au terme de l’étude, il apparaît bien que le droit, conçu dans l’intérêt du lignage, procure indépendance et mesures de protection à la veuve (le douaire), non tant pour elle-même que pour ses enfants. Il y a une sorte de pacte non dit derrière le statut de la veuve : pourvu qu’elle maintienne une dignité de vie au moins extérieure, pourvu qu’elle veille à conserver le patrimoine familial, elle jouit d’une véritable indépendance. Sans le vouloir, Mme Beauvalet a sans doute résolu le problème de la régence, tel qu’il est posé par Mme Cosandey dans son récent ouvrage sur La Reine de France : la mère survivante est presque toujours désignée comme tutrice de ses enfants, car les juristes pensent « que la tutelle maternelle est toujours souhaitable car naturelle ». Malgré sa faiblesse intrinsèque, la reine veuve reste la meilleure garante du lignage royal, et c’est pourquoi, à l’époque moderne, elle obtient la régence au détriment des premiers princes du sang.

Pour intéressée et limitée qu’elle soit, l’autonomie consentie à la veuve par la société française de jadis a sans doute habitué les esprits à voir les femmes exercer les responsabilités, à les voir exister par elles-mêmes ; dans une certaine mesure, elle a préparé l’avenir. De ce point de vue, le Code civil marque une nette régression, et bien des sociétés extra-européennes sont encore fort éloignées d’offrir aux femmes les garanties que leur consentait notre Ancien Régime.


Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 04/02/2002 )
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