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Les aventures posthumes de De Gaulle ou la mythologie contre la politique
La postérité de De Gaulle vue par Nicolas Tenzer

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La profusion de livres récents sur le général de Gaulle, qui s'ajoutent au millier d'ouvrages déjà publiés, est un mauvais signe. Rarement critiques, toujours empreints de l'idée que le Général est la référence politique, et pourquoi pas littéraire, ils témoignent d'une tentation de penser les défis du présent en faisant appel à un passé mythifié et, pour tout dire, d'une sorte de peur panique devant le travail d'invention politique. La contemplation nostalgique devient le substitut de l'action et l'histoire cède le pas devant une mémoire historique encombrée de mythologies à laquelle des historiens dits "scientifiques" entendent faire droit. Évidemment, de Gaulle est notre "grand" personnage du XXe siècle, en tout cas le seul homme politique des quarante dernières années à avoir appartenu à la grande histoire. Mais cela suffit-il pour expliquer cette présence obsédante ad nauseam dans les librairies et dans les médias? Alors que les jeunes Français reconnaissent que son "message" ne peut servir à forger aujourd'hui une doctrine politique, ne faut-il pas s'alarmer de l'hypnose qu'il suscite?

Reconnaissons-le: la référence au général de Gaulle en France ne fait à peu près jamais l'objet d'une appréciation historique sereine. Il entre automatiquement dans la catégorie des personnages intouchables, voire des mythes sacrés. La réaction inverse existe aussi: refus intégral de ce qu'il représentait, c'est-à-dire de la souveraineté, de l'État, de l'indépendance nationale, de la puissance. Il faudrait les remplacer par leur exact contraire, à savoir la défense d'une voie moyenne des démocraties, la reconnaissance de la perte de toute capacité d'action autonome de la France, la dénonciation d'un État à ranger au rayon des vieilleries. Or, entre ces deux branches de l'alternative, c'est-à-dire, pour simplifier, la grandeur de la nation et l'alignement de celle-ci sur la "normalité" des autres pays démocratiques, il manque un réexamen lucide, refusant toute mythologie et toute exécration, du personnage, de l'action et des écrits du Général.

Il est pourtant opportun de se demander quel est le legs de De Gaulle, pour autant qu'il puisse être défini. Si de Gaulle n'a pas légué d'héritage ou plutôt de doctrine politique dont on puisse s'inspirer, c'est que, si l'on se réfère à ses écrits et à ses actes, il n'a pas construit de message aisément transmissible - et il ne le pouvait pas. Or, il convient de juger un homme politique non seulement à l'aune de ce qu'il a accompli, mais aussi à celle de ce qu'il a légué comme action politique possible dans le futur Le drame gaullien est qu'il a monopolisé une conception de la politique, qui n'était pas politique au sens moderne. Il fut l'homme des idéaux glorieux, mais non reproductibles, des ruptures inachevées et sans postérité.

Faut-il rappeler à ceux qui espèrent encore en apprendre que de Gaulle s'est présenté dans ses écrits personnels comme le dernier des grands, ou le dernier d'un monde finissant? Il pensait qu'après lui il n'y aurait plus de France, plus d'État, plus de politique. Il était une sorte de désespéré. Cette attitude est peut-être la séquelle d'une éducation catholique très marquée par l'idée du péché originel. C'est la raison pour laquelle il considérait qu'il était très difficile et un peu vain d'agir dans le monde. Néanmoins, il a agi, parce que ce pessimisme se mariait avec un sens austère du devoir.

Il est possible de distinguer deux moments dans cette action. Il y a, d'une part, l'homme du dix-huit juin dont on ne peut que faire l'éloge et qu'on ne peut rabaisser. L'esprit du 18 juin, auquel s'est ajoutée, sur un autre plan, la leçon de pragmatisme qui lui a permis, dans l'intérêt de la France, de se débarrasser du fardeau algérien, fait partie des fondamentaux: rien n'est plus haïssable que l'esprit de Vichy et plus calamiteux que la défense de l'Algérie française. S'opposent à cela une partie du reste de son action en tant que Président de la République, sa doctrine politique et l'interprétation qu'il a donnée de la guerre, de la Résistance, du nazisme et de la lutte contre l'Allemagne. Et là, la réalité de l'homme est plus obscure, idéologiquement confuse et pas nécessairement très exemplaire du point de vue de l'action.

La "légende blanche" qu'il a créée n'est-elle pas l'une des origines de la "légende noire" qui lui a succédé? Il est d'ailleurs frappant que le Général n'ait jamais mis l'accent sur les actes de résistance et ait privilégié la guerre militaire. Il a préféré généraliser en parlant de la France globalement courageuse, mais n'a pas du coup rendu justice à ceux qui le méritaient. De Gaulle, paradoxalement, a été mesquin à l'égard de bien des résistants et il n'a pas été bien loin dans sa politique d'épuration. Certes, de Gaulle n'était pas suspect d'antisémitisme, mais il n'a jamais condamné Vichy pour son idéologie, seulement parce que ce régime représentait l'abandon et la collaboration. Pour promouvoir l'unité, de Gaulle a refusé de purger le passé. Du coup, ce passé resurgit aujourd'hui de manière pathologique.

D'ailleurs, dans la réhabilitation périodique du "grand homme" au-dessus des contingences politiques ne faut-il pas voir le fait que la "guerre civile française" n'est pas terminée? N'est-ce pas pour sauver le reliquat d'un semblant d'unanimisme qu'on cherche à dissimuler ce que j'ai appelé la "face cachée du gaullisme"? La mémoire est salutaire, pourvu qu'elle soit juste. La politique démocratique suppose un rapport simultanément vrai et pacifié au passé. Mais il faut se déprendre de la tentation de vouloir réaliser l'unité a priori ou de se servir de la mémoire pour réaliser l'unité. On se constitue certes par l'histoire, mais par une histoire critiquée et jugée. Finalement, l'exclusivité de la mythologie chez de Gaulle - qui a fait des émules - a été destructrice de l'ambition de "grandeur" qu'il formulait. La mythologie est d'autant plus forte qu'on ne croit pas à la maturité du peuple et que, comme de Gaulle, on préfère l'idée de la France à la réalité des Français.

De Gaulle reste donc une référence, mais une référence pour quoi? Certes, il a bien fait de mettre un terme aux dérives du régime parlementaire dit "de cabinet" qu'était celui de la IVe République. Il avait raison de vouloir restaurer l'État, de promouvoir un gouvernement qui gouverne, c'est-à-dire de rééquilibrer l'ensemble des pouvoirs. Mais ces nouvelles institutions ont préparé la faiblesse de l'État, voire son impuissance. En effet, un État démocratique doit organiser des pressions à l'efficacité, à la transparence, toutes choses que de Gaulle n'a pas su créer. Que voyons-nous aujourd'hui? Un État non contrôlé qui n'est plus susceptible d'entraîner l'adhésion des Français et qui provoque un éloignement dramatique entre les citoyens et les gouvernants. De Gaulle s'est trompé sur ce qui fait la force et la solidité de l'État, comme sur les facteurs de légitimité du politique. Il ne s'est pas donné les moyens d'aller au bout de son ambition de restauration de l'État.

Les institutions de la Ve République montrent d'ailleurs leur faiblesse. La dualité de l'exécutif est très pernicieuse, a fortiori en période de cohabitation: c'est une prime à l'irresponsabilité, au compromis au sommet, alors que de Gaulle justement voulait bannir ce mode de fonctionnement. On a un président qui agit par le verbe et les symboles et qui est censé incarner la nation alors qu'il ne maîtrise pas totalement l'action qu'il mène en tant que chef de l'exécutif. Qu'est-ce aussi que cette incarnation ? On a besoin d'un président fort, qui gouverne, mais l'idée d'incarnation est superflue... et mystérieuse. De plus, elle ne correspond pas à la réalité: quand un président est élu, comme au premier tour de l'élection présidentielle de 1995, avec 20% des suffrages exprimés, soit environ 14% du corps électoral, on est en droit de se demander quel type de légitimité l'élection peut bien produire. Or, l'action, dans le schéma institutionnel gaullien, ne peut remplacer la légitimité initiale défaillante.

Il existe ainsi une triple erreur du Général qui, parce qu'elle perdure dans une partie de l'esprit public, explique aussi la fascination pour l'homme. La première a été d'imaginer qu'il pouvait y avoir une dualité dans l'expression du peuple. D'un côté, nous aurions le président de la République, élu au suffrage universel direct et représentant le peuple dans sa totalité. De l'autre côté, nous aurions le peuple divisé, qui ne pourrait trouver une représentation que dans le Parlement, sorte de concession à une réalité scandaleuse. D'où, pour le Général, une incompatibilité entre le jeu parlementaire exprimant la diversité et cette unité. Mais comme, par réalisme, il faut accepter le Parlement, laissons-le fonctionner, sans le corriger vraiment, mais en limitant son influence sur les institutions dans leur ensemble.

Autre exemple: de Gaulle condamnait le régime des partis, mais savait que les partis doivent exister dans une démocratie. Comme il les méprisait, y compris le sien - ce qui ne l'empêchait pas de surveiller de très près les investitures -, il ne leur a jamais donné l'occasion d'exprimer autre chose que cette espèce de mouvement un peu tourbillonnant des intérêts particuliers. Le Général n'a pas donné à la France, parce qu'il considérait que c'était secondaire, des partis forts capables de traduire et d'élever l'expression populaire. En entretenant le culte du grand homme, les Français se préparent-ils à lutter contre ce travers inquiétant de la démocratie?

La deuxième erreur du Général fut de considérer que le peuple pouvait, à un moment donné, exprimer globalement sa confiance ou sa défiance au chef de l'exécutif: c'est la procédure référendaire qui s'est retournée contre lui en 1969. Cette institution est dangereuse: soit le chef dispose d'une soi-disant confiance absolue, et les autres institutions ne contrôlent plus rien, soit le peuple exprime sa défiance et le Prince est mort. La démocratie ne saurait fonctionner sur le mode d'une telle montée aux extrêmes: elle a besoin d'institutions-relais qui puissent transmettre les aspirations et les craintes de la population de telle sorte que l'exécutif puisse en tenir en compte sans être tenu de se caler sur les humeurs de l'opinion ou de pratiquer l'insurrection.

La troisième erreur du Général - c'est même une faute - est son indifférence à l'esprit public. Il considérait les moeurs publiques des Français et le rapport qu'ils entretenaient avec la France et l'État, comme secondaires. De Gaulle estimait que mener une grande politique étrangère, dans les mots plus que dans les réalités (cf. son voyage en Amérique latine), et prononcer un discours sur la puissance suffirait à mobiliser le pays. Il a négligé la réalité sociologique, seule source pourtant de grandeur réelle. Songeons à la phrase qu'il aurait prononcée devant Malraux: "Les Français, je les ai amusés avec des drapeaux". Il conduisit souvent une politique de l'illusion, de l'image, et non une politique de mobilisation ni de puissance. D'ailleurs, en politique étrangère, l'intendance ne suivait pas toujours. La permanence de cette propension aujourd'hui explique aussi bien des comportements. Elle enracine la France et une partie de ses dirigeants dans l'immaturité et l'amateurisme, parfois aussi dans la futilité et le cynisme.

Depuis de Gaulle - et peut-être avant, car le Général n'a fait que reproduire certains mauvais démons français -, la France se complaît dans l'image. De Gaulle voulait sauver la France malgré les Français. Seule l'image de cette France qui se lègue à travers la mémoire historique importait pour lui. Un autre aspect est fondamental: le refus des conflits. De Gaulle a toujours voulu les nier et les écarter pour garder intacte l'image de la France. Après la guerre, il a minimisé les conflits idéologiques de l'époque de Vichy en disant que les Français s'étaient retrouvés de plus en plus unis par la Résistance. C'était nier la réalité qui est faite de conflits d'idéologies, de classes et de projets. De Gaulle voulait se situer du seul point de vue de la France. Mais est-il possible de faire de la politique sans prendre parti et sans appartenir à un camp? La conséquence de ce refus de faire de la politique fut que de Gaulle n'a pas pu structurer de tradition politique identifiable, que sa vérité posthume fut le pompidolisme, banalement conservateur, et que son destin sera celui du radicalisme. Rien de ce qu'il a dit sur l'économie, la société et même la place de la France dans le monde n'exprime un corps de doctrine aussi identifiable que peuvent l'être le socialisme ou le libéralisme.

Le gaullisme est un syncrétisme ductile, un mélange d'opportunisme et de quelques convictions fortes mais trop vagues pour donner corps à une pratique et dont la traduction peut varier. Plutôt que de chausser les bottes du Général, il faut contester, parce qu'ils sont contraires à toute réalité politique, les schémas fondateurs de l'attitude gaullienne que sont le refus de la division, la mythologie de l'intérêt commun, l'idée que la meilleure politique est celle qui rassemble la gauche et la droite, que le président, parce qu'il incarne, est au-dessus des lois, etc. Ce complexe d'exceptionnalité politique de la France est préjudiciable, car les Français placent dans une politique imaginaire, un ailleurs impossible, des espoirs qui ne peuvent être satisfaits ainsi. Les débats concrets de l'action politique sont gommés par ces préoccupations "supérieures" et ce verbiage trop général. Cela les amène à privilégier les principes plus que l'action, les symboles plus que la réalité, l'annonce plus que la mise en oeuvre. Bref, tout le contraire de la puissance et de l'efficacité.

Le danger est aussi de prendre le contre-pied exact d'une certaine idée du gaullisme : il faut apprendre à ne plus se situer par rapport à de Gaulle. La réaction anti-gaullienne est tout aussi pernicieuse que le gaullisme niais. Par exemple, dire qu'il faut renoncer à la spécificité de la France et à ses objectifs de puissance, privilégier le compromis sur la décision, parler de régulation décentralisée par le droit au lieu de décision de l'État, constitue un abandon de tout objectif de transformation sociale qui est contraire tant à l'intention affichée du gaullisme qu'à toute doctrine progressiste de gauche. Il est plus intéressant de réfléchir à ce que pourraient être un État fort et responsable aujourd'hui et une politique étrangère ambitieuse qui ne se paye pas de mots.

Cette confiance de De Gaulle en la vertu du verbe est certes liée à la guerre. Il a montré en 1940 que les mots pouvaient déplacer l'équilibre des forces. Il a réussi à faire croire ensuite, en 1945, que la France, ce qui était une supercherie géniale, était une puissance victorieuse. Il a vu alors que le verbe pouvait entraîner et agir. La deuxième raison est le caractère désespéré du général de Gaulle: il ne voyait pas comment avoir prise durablement sur la réalité. Il estimait que les discours pouvaient temporairement donner le change. Et cela durerait ce que cela durerait avant que le décor ne s'effondre - pour filer la métaphore théâtrale de l'acteur illusionniste qu'il utilisa devant Foccart.

Les auteurs qui font du commerce avec la mythologie gaullienne répliquent volontiers que l'histoire se confond avec la mythologie, que la France a besoin de grandes figures, etc. Passons vite sur ces niaiseries intéressées. Un deuxième type de défense, plus politique, fait valoir que de Gaulle représentait le modèle du leadership et que le supprimer serait enlever la clef de voûte des institutions françaises. De Gaulle aurait ainsi incarné le seul moment où la France a réellement eu une politique, et depuis elle n'en aurait plus.

Étrangement, bien des gens de gauche répugnent à tirer sur de Gaulle: une fois Mitterrand disparu dans l'infamie, de Gaulle serait le seul survivant. Certes, il faut qu'il existe un leadership, mais je nie que le gaullisme puisse faire surgir de nouveaux leaders! La référence à de Gaulle joue en sens contraire. De Gaulle ne nous aide pas à répondre à quelques questions fondamentales: Qu'est-ce que l'État aujourd'hui? Quelles sont les conditions de l'action publique? Que sont des institutions équilibrées? Comment s'assurer de la légitimité qu'accorde le peuple? Comment marier la puissance et la démocratie? etc. Se cacher derrière l'ombre tutélaire du Général n'est pas la solution pour demain.



Nicolas Tenzer
( Mis en ligne le 31/05/2000 )
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