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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Croire et faire froire
David Colon   Propagande - La Manipulation de masse dans le monde contemporain
Belin - Histoire 2019 /  25 € - 163.75 ffr. / 431 pages
ISBN : 978-2-410-01578-2
FORMAT : 15,0 cm × 22,0 cm
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Tandis que la couverture de l'ouvrage montre assez curieusement un visage de guerrier mussolinesque, donc une iconographie à vocation totalitaire, David Colon, professeur d'histoire à SciencePo, ouvre Propagande. La Manipulation de masse dans le monde contemporain, sur le fait, déjà souligné par Jacques Ellul, que la propagande est d'abord et surtout un phénomène, voire une nécessité démocratique. C'est d'ailleurs l'un des grands enseignements de cet ouvrage, lequel est à la fois une histoire de la propagande, une synthèse de ses objectifs et un répertoire de ses techniques et de ses théories – le tout truffé d'exemples connus et moins connus, mais toujours délectables, et de personnages de coulisses, souvent particulièrement nuisibles, comme Edward Bernays, l'homme qui fit fumer les femmes sous prétexte d'émancipation...

Colon a choisi de ne pas s'en tenir à une chronologie stricte, mais de l'articuler à des thématiques, généralement des domaines d'action, des objectifs ou des méthodes, ce qui permet de montrer la continuité, le développement, le transfert ou l'obsolescence relative des techniques de propagande, mais aussi de souligner, d'une part, l'importance des technologies et de leurs combinaisons, d'autre part le contexte intellectuel et d'opportunité qui permet l'élaboration et l'application de ces techniques.

L'auteur n'est avare ni de références, ni d'explications, piochant aussi bien dans la psychologie sociale et cognitive que dans les neurosciences, la sociologie et la médiologie, voire dans la rhétorique et l'argumentation. Il fait par exemple le lien entre certaines pratiques de propagande et l'existence de mieux en mieux connue des biais cognitifs et de comportements ou structures de l'esprit humain. Ainsi, l'être humain prisonnier de son besoin d'être valorisé (d'avoir une bonne image de lui-même, généralement médiée par autrui), d'être cohérent (dans la relation de ses valeurs et de son comportement comme dans le temps), d'être inscrit dans un groupe qui lui donne une part essentielle de son identité, de la nécessité cognitive et pragmatique de simplifier les situations, de les standardiser (ce qui amène les stéréotypes), d'économiser ses efforts en recherchant des raccourcis (dans la preuve sociale ou le conformisme) et des quasi-automatismes cognitifs (les biais, comme par exemple celui d'exposition, lequel pousse à ne chercher que les informations allant dans le sens de ce que l'on croit) qui tordent ou effacent carrément des pans de la réalité, et font dès lors porter des jugements faux sur le réel.

Il est par conséquent une proie facile pour des organisations privées ou publiques qui cherchent à lui faire adopter un point de vue, un comportement, des «souvenirs» ou carrément certaines perceptions et émotions en s'appuyant sur ces caractéristiques. D'autant que la connaissance matérielle et fonctionnelle de l'esprit humain est devenue de plus en plus précise et que, informatique, supercalculateurs et réseaux sociaux aidant, elle se double désormais de mécanismes automatisés de récoltes d'informations, donc de classements, de catégorisations, de prévisions, d'évaluations fiables des personnalités et des comportements.

Certes, Colon ne peut ni tout traiter, ni tout creuser, et l'on peut regretter qu'il n'ait pas davantage insisté sur les théories de l'engagement, qu'il soit passé un peu vite sur les jeux vidéo, qu'il n'ait pas plus systématiquement passé en revue les principaux biais cognitifs et leur utilisation (même s'il mentionne les plus courants) ou, et c'est là le seul vrai reproche que l'on puisse faire à sa démarche, qu'il n'ait pas traité du rire et de l'usage des diverses formes d'humour, car si le rire peut être un instrument de résistance ou de résilience, il peut aussi être un instrument de conformisme particulièrement efficace, comme on le voit dans la publicité. Autre aspect trop peu travaillé (d'autant qu'il aurait été utile), l'argumentation. Outre les attaques ad hominem, le point Godwin ou l'argument d'autorité abusif, il aurait été intéressant de passer en revue quelques sophismes classiques et de les mettre en regard avec les biais cognitifs.

Quoiqu'il en soit, on trouvera dans l'ouvrage de magnifiques précédents à comparer à des situations actuelles, et des outils très efficaces pour comprendre, par exemple, pourquoi un ministre de l'intérieur continue, au mépris de toutes les preuves et de toutes les indications du bon sens, à nier des violences policières, et des membres du gouvernement à qualifier des passages à tabac ou des mutilations avec les termes euphémisant d'«accidents» ou d'«excès» alors que les enquêtes sociologiques sur les techniques policières et la répétition des faits (sans qu'aucune sanction n'advienne) tendent à montrer que ces actions sont décidément structurelles ; comment un président truque en fonctions de divers biais cognitifs les questions d'une consultation ou comment il arrive par un artifice de langage à dire qu'un poison cancérigène n'en est pas un ; comment des émissions de plateau font passer un discours littéralement monocorde pour du pluralisme et comment les jeux d'étiquetage discréditent systématiquement des discours et les expertises alternatives ; comment, face à une catastrophe climatique d'ampleur inégalée, on arrive à faire croire que les actions de tri individuel vont sauver à la fois la banquise et la société industrielle, etc.

On notera enfin que la bibliographie, très riche, est à la hauteur des ambitions du livre, quoique l'on puisse déplorer que les notes se retrouvent non pas en bas de page, mais à la fin du livre, ce qui facilite sans doute la lecture, mais beaucoup moins le travail de curiosité et d'annotation de celui qui veut compléter ou approfondir un sujet.

Un livre essentiel, parce que tout y est – en ce compris les indications pour trouver ce qui n'y est pas !


Frédéric Dufoing
( Mis en ligne le 15/03/2019 )
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