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Histoire & Sciences sociales  ->  Histoire Générale  
 

L’histoire militaire comme une histoire globale
Olivier Wieviorka, Hervé Drévillon et alii   Histoire militaire de la France - Tome 1, Des Mérovingiens au Second Empire
Perrin 2018 /  27 € - 176.85 ffr. / 864 pages
ISBN : 978-2-262-06482-2
FORMAT : 16,3 cm × 24,0 cm

Voir aussi :

Histoire militaire de la France. Volume 2, De 1870 à nos jours, 720 p., 27 €.

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Peut-on écrire l’histoire de la France au travers de son histoire militaire ? Il y a une génération, la question en aurait amusé, ou désespéré, plus d’un dans les milieux universitaires, où l’histoire militaire était simplement vue comme une histoire-batailles, souvent cocardière, dominée par le récit, l’événement et des questions techniques sans intérêt ni noblesse.

Mais les temps changent, et les regards aussi. L’histoire militaire n’est pas complètement sortie du placard où elle avait été reléguée, mais la publication dans ce domaine, depuis au moins trente ans, de beaucoup d’ouvrages de qualité a démontré qu’elle peut être un champ de recherche et d’écriture complet, couvrant un large éventail de sujets, à la fois techniques et militaires à proprement parler, comme les armes et le matériel, le recrutement, la conduite des opérations, le déroulement des combats et la vie et la mort des soldats, mais aussi les interactions entre les questions militaires et leur époque.

L’Histoire militaire de la France, parue fin 2018 chez Perrin, sous la direction d’Hervé Drévillon et Olivier Wieviorka, s’inscrit dans cette dynamique. Ce volumineux ouvrage collectif en deux tomes, auquel ont contribué dix auteurs, et totalisant 1684 pages, dont 1452 pages de texte, avec des cartes, des tableaux de chiffres et des illustrations dans et hors-texte, et quelques 230 pages de notes et de bibliographie, devrait rapidement devenir une référence reconnue. Il entend dépasser les controverses historiographiques récentes entre histoire nationale et histoire mondiale ou globale : l’histoire militaire se trouve en effet à la jonction entre les deux dimensions, intérieure et extérieure, et oblige donc à les prendre toutes les deux en considérations.

Ce n’est pas la première fois que des universitaires publient une histoire militaire de la France. En 1992, André Corvisier en avait dirigé une, déjà volumineuse, en quatre volumes, aux PUF. Dans leur introduction, Hervé Drévillon et Olivier Wieviorka reconnaissent la continuité existant entre les deux publications. L’Histoire militaire de 2018 poursuit le travail pionnier de 1992, avec une approche enrichie par les progrès de la recherche accomplis depuis sur des aspects techniques, et à partir des aspects purement militaires, en élargissement systématiquement la réflexion aux enjeux plus larges de construction de l’État, de la Nation et de statut des individus.

Ce premier tome couvre près d’un millénaire et demi, s’étendant de la période mérovingienne, à partir de la fin du Ve siècle, jusqu’à la veille du déclenchement de la catastrophique guerre de 1870-1871. Peut-on, dès le Ve siècle, parler d’histoire de la France, qu’elle soit militaire ou pas ? Les auteurs choisissent dès l’introduction d’évacuer le problème, en refusant d’entrer dans les polémiques récentes sur le roman national et sur le commencement de l’histoire de la France. Ils adoptent donc le découpage chronologique classique, tout en précisant que pour l’essentiel du Moyen-Âge, il s’agit davantage d’une histoire militaire de la royauté, franque, puis française, que d’une histoire militaire de la France.

Une fois ce cadre posé, le plan retenu est tout naturellement chronologique, en privilégiant à l’intérieur de chaque partie une approche thématique, plutôt qu’un récit des campagnes et des guerres, des anecdotes héroïques ou des bons mots de généraux et de grognards. La place consacrée à chaque période augmente au fur et à mesure qu’on avance dans la chronologie et qu’on approche de l’époque actuelle.

La première partie couvre en 120 pages les 1000 ans du Moyen-Âge, ce qui en fait de loin la période la moins bien servie. C’est dû à la fois à la rareté des sources, au moins pour tout le haut Moyen-Âge, et à la relative simplicité de l’organisation militaire. Il s’agit de la partie la plus descriptive de l’ensemble, et de celle qui fait la plus grand place au récit. On change clairement de dimension à partir de la fin du Moyen-Âge, au milieu du XVe siècle. D’une part, la royauté se dote d’une force armée permanente, financée par l’instauration d’un impôt lui aussi permanent. D’autre part, mathématiciens, théoriciens et penseurs de la Renaissance s’intéressent aux questions militaires, et publient des traités et réflexions sur toutes sortes de sujets : fortifications, usage de l’artillerie et des armes à feu individuelles, tactiques d’infanterie, avantages respectifs des armées de professionnels et des armées de citoyens, mobilisés en cas de besoin. Ce bouillonnement intellectuel dépasse largement les frontières du royaume de France, il illustre le fait que les questions militaires relèvent à la fois de l’histoire nationale et, selon les époques, de l’histoire européenne ou mondiale.

Les deuxième et troisième parties portent donc sur la naissance et le développement, tout au long de la période moderne, d’un appareil militaire, sur terre et sur mer, d’une part et d’un appareil administratif d’autre part de plus en plus complexes, et donc, par la réunion des deux, de la naissance et du développement d’un appareil d’État. Il n’y a pas ici de narration, mais une approche thématique, précise, rigoureuse et très complète. La période 1789-1815, celle des grandes guerres de la Révolution et de l’Empire, de l’invention de la conscription, de la Grande Nation et de la gloire impériale, d’Austerlitz et du désastre de Russie, a droit au traitement le plus important, si on rapporte le nombre de pages que lui consacrent les parties quatre et cinq, à celui des années qu’elles couvrent. La coupure chronologique entre ces deux parties est placée en 1795, là où on l’aurait attendue classiquement en 1799, avec le Consulat, ce qui est une manière de montrer sans doute que, même en pleine période révolutionnaire, les continuités et les transitions lentes, l’emportent sur les ruptures. Cela ne veut pas dire que rien ne change, mais que rien n’apparaît brutalement, et que l’appareil militaire révolutionnaire, puis napoléonien est bien celui développé par la monarchie, qui a évolué, et a été adapté aux temps nouveaux, et est l’illustration même de la continuité de l’État dans la moyenne et dans la longue durées.

La cinquième partie est malheureusement inégale et manque d’un fil conducteur clair. D’un côté, elle cède en partie à la tentation du récit, qui apporte d’autant moins qu’il est plombé par une stupéfiante rafale d’erreurs factuelles, qu’on en juge : date de la bataille de Trafalgar (page 605, 24 octobre, à la place du 21), durée de la campagne de 1805 (page 606, six mois, au lieu trois et demi), mythe des Russes noyés dans les étangs Satschan au soir d’Austerlitz (page 608), capitulation de Dantzig (page 609, fin 1806, alors qu’elle a eu lieu en mai 1807), capitulation de Dupont à Bailen (page 626, donnée en août 1808, au lieu de juillet), mort du maréchal Lannes (page 630, tué à Essling, pas à Wagram), nombre de maréchaux dans la Grande armée lors de la campagne de Russie (pas 18 comme écrit page 632, mais plutôt 11 ou 12, selon que l’on compte ou pas Murat, qui était roi de Naples et n’était donc plus officiellement maréchal), changement de camp de la Bavière en 1813 (page 673, pendant l’été, à la place d’octobre), pertes de la campagne de 1815 (page 694, multipliées par 10, sans doute un problème de virgule). Tout cela fait vraiment désordre dans un ouvrage d’une telle qualité générale, et un peu de vigilance aurait été la bienvenue ! D’un autre côté, cette partie propose des passages techniques très intéressants sur des sujets variés, et pour certains peu traités, de la machine militaire napoléonienne : écoles militaires, système de santé, pertes, conscription, avec les refus et les désertions, armement, cartographie et état-major, ou encore problème permanent et colossal des chevaux et de la remonte.

La sixième et dernière partie porte sur le court XIXe siècle allant de la Restauration à 1870, en laissant la guerre franco-allemande pour le tome 2. C’est dans cette partie que l’aller-retour entre histoire militaire de la France et histoire de la France tout court apparaît le mieux. Ainsi, la loi Gouvion-Saint-Cyr de 1818 met la conscription révolutionnaire au service de la Restauration, tandis qu’à partir de la Monarchie de Juillet, l’armée n’est plus seulement un instrument au service des campagnes continentales, mais elle devient une armée de conquête coloniale et un outil de maintien de l’ordre, dans un contexte de fréquents soulèvements des classes laborieuses urbaines, et des craintes que la naissance de la classe ouvrière suscite dans la classe possédante. Avec le Second Empire enfin, la France, son armée et sa marine entrent de plain-pied dans l’ère industrielle, avec les révolutions de la vapeur et de l’acier.

Parmi les thèmes qui traversent tout l’ouvrage, celui de l’individu, objet d’un précédent livre d’Hervé Drévillon, mérite une attention particulière. À la fois acteur de la guerre et ressource, comme chair à épées ou à canons par exemple, le statut de l’individu est le reflet des évolutions de la société de son temps, ainsi que des rapports entre le pouvoir politique et étatique et ses sujets, puis citoyens. À l’époque mérovingienne, être soldat est lié à un statut juridique, celui d’homme libre, dans un fonctionnement théoriquement égalitaire, comme est censé l’illustrer l’épisode du vase de Soissons. Puis, au tournant de l’An Mil, c’est le statut social qui commande la condition de soldat : le système vassalique impose des obligations et établit une hiérarchie, dominée par une aristocratie de chevaliers plus ou moins professionnels, tandis que la piétaille composée de roturiers est confinée dans l’ombre, alors qu’elle participe pourtant tout autant à l’activité militaire. Le soldat devient progressivement un sujet, donc un individu, à partir de l’époque moderne, où l’État le professionnalise et assure son équipement, son entretien et s’occupe de ses vieux jours même, avec notamment la création des Invalides, mais aussi de son encadrement, en l’enregistrant, en le payant et en le contrôlant, par des règlements et des sanctions. La Révolution enfin ouvre une nouvelle époque, avec le soldat-citoyen, dont la figure enjambe les deux tomes de cette histoire.


Antoine Picardat
( Mis en ligne le 13/02/2019 )
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