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L’étrangeté nippone
Jean-François Sabouret    Collectif   Japon, peuple et civilisation
La Découverte - Poche 2004 /  10.50 € - 68.78 ffr. / 232 pages
ISBN : 2-7071-4433-9
FORMAT : 13x19 cm

L'auteur du compte rendu: Gilles Ferragu est maître de conférences à l'université Paris X - Nanterre et à l'IEP de Paris.
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Vu d'Occident, le Japon est incontestablement exotique, mélange original de modernité et de passéisme aux images multiples et contradictoires. Qu'on le nomme Giapan, Cipango ou encore l'empire du soleil levant, il n'existe manifestement pas un, mais d'innombrables Japons. L'histoire même le désigne déjà à la curiosité : fermé au monde pendant plus de deux siècles (la période Edo, de 1603 à 1867) puis contaminé par le virus occidental (l'ère Meiji, à partir de 1867) jusqu'à s'engager dans un processus de militarisation au nom d'un nationalisme agressif qui saura trouver des échos en Europe, le Japon a connu un destin étrange, fait de ralentissements et d'accélérations brusques. Les modèles sont de deux ordres : une Chine à la fois copiée et rejetée (le japonais et le chinois n'ont d'ailleurs pas la même racine), et un Occident imposé par l'Histoire puis adopté et adapté. Car de fait, le pays «suscite les passions», remarque Bernard Frank, et la fascination des différents auteurs se lit souvent dans les comparaisons faites avec la société et la culture occidentales (du reste, dès les premiers récits de voyageurs, tel que celui de Guillaume Postel en 1553, le Japon ravit, étonne et inquiète). Pour les Européens, il sera longtemps fermé, donc mystérieux, et fait ainsi naître toutes les conjectures (jusqu'à nos jours), toutes les images, tous les préjugés, d'Edith Cresson à Amélie Nothomb. Le présent ouvrage, sous la direction efficace du sociologue Jean-François Sabouret, entend bien balayer des idées reçues et éclairer un modèle de société différent, doté d'un charme très réel.

L'ouvrage s'articule à la manière d'une grande leçon déclinant les chapitres «peuple et civilisation» : passé une première partie qui fixe les cadres géographiques (le climat, le relief, la population et la civilisation urbaine : tout cela est indispensable, peut sembler connu mais l'on y découvre la persistance de systèmes de caste par exemple...), on entre dans les méandres de la société nippone. Et les ils sont sinueux, marqués par le sens du sacré : entre les religions anciennes (le culte des kami, les esprits locaux), les philosophies venues d'ailleurs (confucianisme, taoïsme, bouddhismes divers), les cultes nationaux (le shintô - religion ethnique - et ses variations) et les sectes récentes (comme la secte Aum, ou encore la Sokka Gakaï), la spiritualité nippone a connu une évolution rapide depuis 1945 et la loi sur la liberté des cultes. Mais cette histoire riche, heurtée, et la vogue présente des «petits dieux» traduisent-elles un élan de spiritualité ? N'est-ce pas plutôt la marque d'une société en plein désarroi, où l'affaiblissement des communautés traditionnelles et des structures sociales anciennes plonge la population - notamment la jeunesse - dans un quasi vide existentiel? Ainsi les Japonais peuvent être considérés à la fois comme «sur-religieux», mais de plus en plus tournés vers des religions modernes, de consommation, hédonistes plutôt que spiritualistes, aux dépens des croyances anciennes. On le voit, l'analyse en termes religieux de l'évolution sociale actuelle, et la prégnance d'une question religieuse, est l'un des points les plus intéressants de l'ouvrage. C'est toutefois loin d'être le seul. Le voyage à l'intérieur d'une société aux structures anciennes ne s'arrête pas là : en envisageant la langue et son évolution actuelle (face au défi d'une modernité que l'écriture traditionnelle japonaise peine à assimiler seule), la nourriture et ses particularismes (comme expression du lien entre le milieu naturel rude et le milieu social) ou encore la sensibilité du regard (au paysage et à ses variations urbaines notamment). Tout cela figure les fondements d'une société modelée par une histoire originale.

Car l'histoire japonaise, riche, fait également l'objet d'un long développement. L'influence chinoise s'avère, encore une fois, assez tôt prépondérante - non sans réactions dans l'archipel - alternée par un modèle féodal connu (sinon occidental, du moins partagé par l'Occident). Les samuraï, le bushido : tout cela relève d'un imaginaire quelque peu fantasmé que l'ouvrage entreprend de démythifier en en éclairant la finalité, dans la construction, dès Hideyoshi, d'un Etat moderne, via le shogunat. L'émergence d'une économie moderne, accélérée par l'ouverture de 1868 (Meiji), précipite encore plus vite cette société dans la modernité. Ultime rupture enfin, celle de 1945 : faillite d'un modèle de société à la fois moderne et féodale dans sa culture (le shintô d'Etat et l'empereur divin), démocratisation appliquée et renaissance d'un «grand Japon» sous une forme neuve (silence toutefois sur le procès de Tokyo et les problèmes actuels de mémoire au Japon, concernant certains crimes contre l'humanité !).

Du reste, la littérature et les arts se font l'écho de cette évolution par à-coups : la rupture, dans le domaine littéraire, est l'année 1955, qui voit l'apparition d'une nouvelle génération d'écrivains, au seuil de l'avènement d'une culture de masse. Mais il faut voir dans le cas Mishima, déchiré entre deux cultures, un témoignage significatif de la difficulté des Japonais à assumer un contraste violent entre les deux sociétés. Aussi la persistance de formes traditionnelles tels que l'ikebana (l'art des compositions florales minimalistes), le sado (la cérémonie codifiée du thé, propre au détachement), les théâtres Nô et Kabuki, montre que les Japonais ont su finalement conjuguer le dualisme des diverses représentations (traditionnelles et occidentales).

Cet ouvrage s'avère un guide précieux, idéal pour un trajet de Paris à Tokyo : constitué de petits articles (quelques pages maximum) portant sur la géographie, la société ou encore la culture japonaise, il offre un point de vue synthétique sans être académique. L'objectif de la quarantaine de rédacteurs est clair : plus qu'une étude, ou un résumé, il s'agit véritablement d'une initiation à un pays complexe. Certes, quelques aspects intéressants (plus journalistiques sans doute) sont écartés : quid du sumo, des mangas, des yakusas ou encore du suicide comme phénomène de masse ? Cela n'entache toutefois pas l'intérêt général de l'ouvrage, très accessible et donc destiné à un grand public. Loin des préjugés, le lecteur peut se laisser guider par une érudition, et avoir, fugacement, l'impression de comprendre un peuple si original. La démonstration est donc tout à fait concluante.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 01/12/2004 )
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