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Comment faire l’histoire des idées reçues ?
Jean-Noël Jeanneney   Une idée fausse est un fait vrai - Les stéréotypes nationaux en Europe
Odile Jacob 2000 /  22.14 € - 145.02 ffr. / 229 pages
ISBN : 2-7381-0908-X
FORMAT : 15 X 22
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C’est par l’évocation imagée des pieds des anglaises, sous les plumes d’auteurs aussi fameux que Stendhal, Vallès ou Nietzsche, que Jean-Noël Jeanneney, professeur des universités à Sciences-Po, entame son ambitieux propos. Pour l’historien, en effet, l’intérêt à porter aux stéréotypes est aussi capital que leur étude est ardue. A la croisée de l’histoire culturelle, de l’histoire politique, de l’histoire sociale et des mentalités, mais aussi de la sociologie et de l’anthropologie, de la psychanalyse et de la littérature, de la science politique enfin, le stéréotype est un objet d’études relativement nouveau et des plus prometteurs.

C’est à ce nouveau champ d’étude que le présent ouvrage est consacré. Il résulte d’un colloque qui s’est tenu l’an dernier au siège de l’UNESCO, à Paris, sous l’égide de l’association Europartenaires, de la Friedrich-Ebert Stiftung et de la fondation Jean Jaurès.

Cet ouvrage peut ainsi être considéré comme le préambule à des recherches dont on espère qu’elles seront nombreuses. Les différentes contributions d’historiens, de politologues, de philosophes et d’acteurs politiques, économiques et médiatiques, posent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. Les nombreux éclairages proposés aident à défricher un domaine à bien des égards impressionnant.

Quoi de plus familier, et à la fois de plus difficile à expliquer, qu’un stéréotype ? La définition, déjà, pose problème. Le stéréotype est-il un cliché, une idée reçue, un préjugé, une caricature ? La définition que nous soumet Robert Frank, est convaincante : les stéréotypes sont des images solides, entendons figées, profondément enracinées dans les inconscients collectifs, et d’autant plus puissantes qu’elles sont simplifiées et caricaturales. Elles participent, par la mise à l’index d’une altérité exagérée et le plus souvent dépréciative - quoique pas systématique -, à un processus d’auto-identification complexe. Ces trois caractéristiques - simplicité, durabilité et dimension collective - définissent le stéréotype : "Un stéréotype national est donc une image répétitive supposée représenter une collectivité - une nation -, produite par d’autres collectivités, le plus souvent d’autres nations". (p. 20.)

Car c’est à un type tout particulier de stéréotypes que l’ouvrage s’intéresse. L’angle d’attaque est en effet national et plus spécifiquement européen, suivant l’actualité, celle d’une hypothétique identité européenne que les stéréotypes nationaux entravent, autant qu’ils pourraient concourir à la façonner. Les différentes études consacrées au couple franco-allemand, notamment, sont en la matière éclairantes. Citons celle de Joseph Kurt ou encore la très intéressante analyse de Christian Delporte sur les caricatures dans les deux pays.

Le cas franco-allemand est en effet riche en enseignements, à la fois pour montrer à quel point les stéréotypes peuvent avoir la vie dure, mais aussi comment ils peuvent évoluer. Ils ont une vie, faite d’événements dateurs, de moments de crises pouvant les raviver, mais aussi de virages modifiant leurs contours. Le chapitre que Jean-François Sirinelli, également historien à Sciences-Po et directeur de la Revue historique, consacre aux baby-boomers est des plus passionnants. Cette génération, épargnée par l’histoire sous bien des aspects, est la génération de la paix et de l’international, aux portes de la "mondialisation" dont les éditoriaux sont si friands. A ce titre, plus que tout autre, elle est une génération pouvant échapper à l’étau national et, par conséquent, aux stéréotypes qui l’accompagnent. Cette génération urbaine, moderne, internationale et première consommatrice des mass media fut productrice de ses propres stéréotypes ; pour elle, par exemple, l’Angleterre n’est pas celle "de Churchill et du blood, sweat and tears, mais celle du peace and love, de Carnaby Street, de la minijupe et des Beatles". (p. 40.) Elle fut la génération de l’édification des premiers stéréotypes mondiaux, prodromes du "village global" qui serait aujourd’hui le nôtre.

Etudier les stéréotypes, c’est en effet s’intéresser aux phénomènes de rémanence, de transmission et d’évolution de ces représentations. C’est en identifier les vecteurs de transmission, le poids des contextes sociaux et historiques, les phénomènes générationnels.

Le journalisme, les media, le sport et le tourisme - qui confirment plus nos idées reçues qu’ils ne les corrigent - sont parmi les vecteurs les plus efficaces de perpétuation de ces stéréotypes. Mais ils ne sont pas les seuls et il serait faux de croire que l’idée reçue n’est le fait que des masses et de milieux plutôt populaires. Car la politique, la diplomatie, les affaires (cf. la contribution de Jean-Claude Banon) et la littérature, selon des modalités certes différentes, participent violemment à cette préservation. Pensons aux récents dérapages de Mme Cresson sur les facultés propres de nos voisins anglais ou du peuple du Soleil Levant !

Quid de l’Europe dans cette perspective ? L’un des axes du colloque fut en effet de réfléchir au rôle que les stéréotypes pouvaient jouer dans la construction politique et identitaire de notre communauté Ici, un apparent paradoxe fait que le stéréotype, en même temps qu’il peut freiner une intégration européenne par les réflexes nationaux qu’il provoque, peut également la favoriser. Le stéréotype est en effet ambivalent. Parce qu’il exclut en montrant du doigt, il est dangereux. Mais en montrant du doigt, il sert aussi à connaître l’autre.

Il faudrait donc vider les représentations des méfiances et des craintes qui les nourrissent, et en faire ainsi des préambules à une rencontre de l’Autre. Il semble difficile de croire qu’une identité européenne existe ; il semble souhaitable, en revanche, d’accepter que l’Europe soit un creuset de cultures diverses. Comme la France, l’Europe se nommerait diversité. Pour Robert Frank, "il faudra bien que l’Union européenne apprenne à parler à la première personne, du moins à la première personne du pluriel". (p. 171.) Belle gageure, mais un horizon probable et raisonnable, que l’enseignement et les voyages universitaires et culturels pourront aider à atteindre ; en attendant celui plus hypothétique qui, une fois atteint - qui sait ? - fera dire à certains : "Ah ! Ces Européens ! Tous les mêmes ! "...

Telles sont les questions posées par ce passionnant ouvrage. Au souci historiographique et sociologique s’ajoutent donc des interrogations plus politiques et fondamentalement civiques. C’est cette lecture à deux entrées qui fait le grand mérite de ce livre. Précurseur dans le domaine de l’investigation historienne - même si avant lui le fameux Dictionnaire des idées reçues de Flaubert ou le Sottisier de l’Europe de Plumyène et Lassiéra avaient ouvert la voie sur un registre plus léger (les tristes pieds des Anglaises !) -, ce colloque pose également des questions capitales pour l’avenir de notre Europe.

On regrettera peut-être que ne soit pas abordé de manière plus générale le phénomène des stéréotypes. Le national n’est que l’un des pans de cet univers psychologique, historique et social. Les stéréotypes sexuels, raciaux, religieux et politiques méritent également que l’on s’intéresse à eux. Toute une analyse des histoires drôles reste à faire par exemple. L’étude proposée dans l’ouvrage sur les caricatures est également un champ des plus prometteurs. Quant à l’évolution des représentations à travers les romans...

Mais ce serait faire grief à l’entreprise de n’avoir pas embrassé un champ immense et inépuisable, ce dont elle n’avait ni les moyens, ni l’ambition. Rappelons-le, c’est d’une esquisse nécessaire, d’un premier défrichement qu’il s’agit ici.

Affaire très réussie et à suivre, donc.


Thomas Roman
( Mis en ligne le 07/06/2001 )
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