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Cynthia Fleury   Les Irremplaçables - Essai
Gallimard - Folio essais 2018 /  6,60 € - 43.23 ffr. / 224 pages
ISBN : 978-2-07-277925-1
FORMAT : 11,0 cm × 18,0 cm

Première publication en septembre 2015 (Gallimard - Blanche)
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Face à une société confortablement installée (croit-elle) dans la démocratie et l'Etat de droit, Cynthia Fleury vient sonner l'alarme. Cette lecture stimulante réveille l'individu endormi dans les acquis de libertés gravées dans le marbre des grandes déclarations. Et pourtant, qu'en est-il de nous, individus, dans une République où le droit de vote est de moins en moins exercé et où la souveraineté semble échapper aux citoyens, transférée dans les mains du pouvoir économique ? Dans les temps agités que nous connaissons où chacun questionne ses positions dans tous les domaines (dette grecque, populisme, réfugiés, climat, etc.), l'individu a-t-il perdu tous les moyens de réagir ?

Loin de tout argumentaire de parti politique, Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, cherche à redonner toute sa place à l'individu, afin de protéger la démocratie contre les dérives, populiste, fasciste, qu'elle contient en elle-même. Dans La Fin du courage, publié en 2010 et sous-titré, La reconquête d'une vertu démocratique, la philosophe politique avait montré que le courage est ce qui fait exister le sujet, ce qui lui permet aussi de se protéger, devenant ainsi, au niveau collectif, un outil de régulation démocratique. Dans le présent ouvrage, Cynthia Fleury place le premier acte de ce courage dans l'irremplaçabilité de l'individu.

Etre irremplaçable est bien loin de l'individualisme tant décrié de nos jours et désigné comme le responsable de tous les maux. C'est avant toute chose, et la nuance est de taille, parvenir à l'individuation du sujet. Que chacun, comme l'engage le précepte delphique, se connaisse dans sa juste mesure et par effet, reconnaisse en retour ses limites et la place de l'autre, tout comme il doit «connaître l'instant», c'est-à-dire, prendre conscience de l'irréversibilité du temps, expérience qui permet une qualité de présence au monde. Même si elle insinue l'inquiétude au coeur de l'Homme qui paye le prix de l'intuition de sa propre finitude, elle est la condition pour que l'individu se saisisse de son destin. Aujourd'hui, poursuit Cynthia Fleury, sont proposés à l'homme de nombreux moyens qui suspendent le temps de la pensée : les loisirs, la culture de masse, l'absence d'humour (de celui qui questionne, qui remet en cause, qui pousse dans ses retranchements), le divertissement, la société du spectacle donc, qui crée une irremplaçabilité de substitution.

A de nombreuses reprises, Cynthia Fleury revient sur le rôle de parent, premier moteur dans le processus d'individuation, et sur la fonction de l'éducation qui consiste à ne pas faire de l'enfant, puis de l'Homme, l'étranger de son propre monde, «tant l'irremplaçabilité se définit comme une responsabilité construite avec l'autre et destinée à assumer le déploiement de la personnalité propre». Reprenant Proust et le récit de la mort puis du deuil d'Albertine, elle décrit cette épreuve comme l'expérience universellement vécue de l'irremplaçabilité, car «porte d'entrée du Réel».

Partant, Cynthia Fleury met en relation ce processus d'individuation avec l'exercice du pouvoir. Quand celui-ci maintient l'individu en état de minorité, quand le temps et le langage sont réduits à de simples fonctions productives ou du moins, utilitaires (les références à 1984 d'Orwell sont nombreuses et toujours d'actualité), alors, l'individu est privé de sa capacité propre à mesurer le temps pour lui, sa teneur et sa valeur, et à «penser la nature de ce que l'on pense», c'est-à-dire à concevoir et à verbaliser. Alors bien sûr, le pouvoir a besoin des dominés pour s'exercer, mais il peut avoir recours à de multiples stratégies pour se servir des individus, les subordonner et empêcher, pour continuer à exister, toute possibilité d'individuation. L'évaluation en est une, car, comme le panoptique de Bentham, elle met la conscience sous surveillance, notamment dans le monde du travail. Elle devient une norme morale et dépossède le sujet de sa liberté de conscience puisqu'il est désormais résumé à une série d'items et soumis à une aliénation aussi psychique que sociale, tant l'évaluation soumet l'individu au Nom-des-Pairs, c'est-à-dire le cercle auquel on appartient autant qu'on y est assujetti, un monde sans affinités électives dans lequel le code vaut pour le sens, comme à la cour ainsi que la décrit La Bruyère.

Reprenant l'exemple d'Eichmann et de ses réponses lors de son procès à Jérusalem, Cynthia Fleury montre comment le pouvoir peut supprimer le sentiment de responsabilité chez l'individu, faisant du subordonné un chaînon ayant abandonné toute liberté de conscience et capacité à questionner la finalité de ses actes. Tel le ruban de Moebius, la démocratie et l'individuation constituent une seule et même face, indissociables l'une de l'autre, celle-ci garantissant celle-là.

Sans conteste, cet ouvrage donne à réfléchir et à espérer en l'Homme qui, s'il ne nie pas sa propre nature, saura trouver en lui le moyen de continuer à vivre libre en société.


Amélie Bruneau
( Mis en ligne le 01/06/2018 )
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