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Epuration économique
Didier Bille   DRH, la machine à broyer - Recruter, casser, jeter
Le Cherche Midi - Documents 2018 /  18 € - 117.9 ffr. / 272 pages
ISBN : 978-2-7491-5805-1
FORMAT : 14,0 cm × 22,0 cm
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."Ce n'est pas moi qui suis violent, c'est le monde qui est violent" (Raoul Pasqualini, chef d'Entreprise, Paris, 2016)


Ancien militaire, puis directeur des ressources humaines à la fin des années 90, Didier Bille révèle les arcanes du monde de l'entreprise dans cet essai à la fois écœurant, comique et instructif. Sa position de directeur des ressources humaines dans des industries automobiles, pharmaceutiques, électroniques, soit une dizaine de multinationales, l'a placé directement au cœur de la ''machine à broyer'', pour faire du tri sélectif dans les entreprises.

Cynique, lucide, ironique et intelligent, l'auteur offre là un vrai manuel d'épuration économique en monde post-historique. Aux oubliettes, Montaigne, La Bruyère, Chamfort et autres moralistes ! Le libéralisme n'a que faire de morale ! L'idée centrale est de satisfaire les actionnaires et s'enrichir (surtout les manager) en pratiquant ce que Bille appelle lui-même une purge, ce que le monde politique appelait jadis "plans sociaux'', à présent "plans de sauvegarde de l'emploi" ! Bille rappelle que dans 1984 d'Orwell, le ministère de la paix s'occupait de la guerre, le ministère de la vérité était en charge de la propagande, le ministère de l'Amour, de la répression, etc. Orwell n'est pas pour rien un écrivain célébré par Leys, Michéa ou Lasch, des penseurs contemporains essentiels. Au XXe siècle, la litote était de mise pour masquer la violence des échanges. Au XXIe siècle, c'est désormais l'antiphrase qui prend le relai ; ce qui rend les choses encore plus vulgaires. Les Ressources Humaines sont là pour éreinter ce qu'il restait d'humain dans les entreprises. Et ses ressources sont grandes, toujours représentées par des psychopathes sans arme, des pervers sans crime, des cinglés en liberté non surveillée. Mais les dommages sont tout aussi radicaux...

Simple exécutant totalement dépendant du chef d'entreprise, le DRH gère néanmoins les recrutements comme les licenciements, en établissant des plans bien définis. Et c'est de cela dont il est question ici. Bille, qui a participé à des centaines de licenciements, mais toujours avec la conviction de faire son travail selon des méthodes et dans des domaines de compétences bien précis, décrit le monde d'aujourd'hui où cargaisons dans des wagons – qui nous broient déjà – les employés se rendent au turbin. Un monde que le film La Question humaine, tiré du récit de François Emmanuel, tente d'analyser en le comparant aux méthodes nazies. Eliminer le plus faible, le moins productif, le licencier en le jetant et sans faire de vague. Bille n'en parle pas mais c'est tout comme. Le mépris, l'humiliation, la menace, le mensonge, l'injustice puis le rejet pur et simple déterminent chaque plan d'action. Le salarié ne définit plus le statut inhérent à l'entreprise, il est devenu gênant et devra pointer à Pôle emploi.

Dans ce monde où les abréviations en anglais désignent des conceptions socio-économiques absurdes, dont se targuent en grande pompe les patrons (RH est un exemple bien cynique), la vilenie est de rigueur. Tout est permis pour licencier, épurer et endommager des vies mais toujours selon des sigles... festifs! Bille ne fait pas que raconter des anecdotes très imagées (son style tout en violence et ironie rend le propos encore plus saisissant), il décrit un système dont le cynisme et l'abrutissement généralisés servent de bases solides et ancrées depuis trois décennies dans les codes de l'entreprise : managers incompétents mais haut placés, malversation du droit du travail, mensonges aux salariés, crainte des syndicats et des prud'hommes, mais aussi méthodes malsaines, conférences et séminaires absurdes, recrutement de consultants inutiles à des coûts délirants, le but du jeu étant toujours le même, enrichir les plus puissants au détriment des salariés qui représentent en fait des coûts inappropriés pour une production déjà organisée.

DRH se lit comme le roman malveillant de notre époque. La plupart des lecteurs connait déjà cette précarité institutionnalisée, cette hypocrisie organisée, cette violence sourde et tenace financée par Pôle emploi qui récupère sans le moindre contrôle, sans la moindre vérification, sans la moindre inquiétude non plus, les licenciements ou les ruptures conventionnelles des nouveaux chômeurs. La carotte et le bâton, nous dit Bille, les seules pressions qui font qu'un employé se tient à carreau, accepte un départ, se désolidarise de son collègue, oublie ses valeurs, supporte le harcèlement, ou encore... gravit des échelons.

Si le monde du travail s'est bâti durant deux siècles par des luttes et des avancée sociales compliquées, ces trente dernières années (la crise économique ayant bon dos) se sont attachées à tout ruiner. D'ailleurs, le DRH l'affirme, tous les traités importants qui visent à démonter le socle du salarié d'une entreprise à la seule fin d'enrichir les actionnaires et les dirigeants ont été écrits au début des années 80. La modernité et la technologie n'ont fait que renforcer les manières brutales et autoritaires de l'ultralibéralisme.

Ces nazillons de la finance et des multinationales sont décrits avec un ridicule et une inélégance tout à fait crédibles. Affublés de patronymes comiques tels Cruella, Caliméro, Toto, Crésus, Priscilla, Capitaine Courage, etc., les personnages décrits (qui, pour certains, continuent d'exercer leur folle tyrannie) sont les pantins tragiques et dangereux d'un monde en perdition, où la seule folie du gain impose la violence sociale et le cynisme généralisé : "Dans la majorité des cas, celui, ceux ou celle(s) qui portent des accusations contre un manager ou des pratiques de l'entreprise signent leur arrêt de mort. C'est ainsi. Les entreprises, bien que prétendant le contraire, ne supporte pas la critique, la remise en cause, le courage (le vrai) et la solidarité entre les salariés". Combien se reconnaitront ici?... Même notre auteur... que l'on croyait repenti, ne regrette rien. N'oublions pas qu'il s'est assis sur des valeurs essentielles durant vingt ans pour mériter l'indigence d'un gros salaire.

Un livre essentiel, écrit par l'un des acteurs de la folie banale de notre monde où décadence et guerre de tous contre tous ne font, non pas tout à fait des morts (quoique les suicides gonflent les statistiques), mais une société de dépressifs oisifs. Ainsi que l'écrivait Richard L. Rubenstein : «Un centre d’extermination ne peut que fabriquer des cadavres, une société de domination absolue engendre un univers de morts-vivants»...


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 16/04/2018 )
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