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Philosophie  
 

La vie philosophique
François Fédier   Entendre Heidegger - Et autres exercices d'écoute
Le Grand Souffle - La Contrée 2008 /  22.80 € - 149.34 ffr. / 425 pages
ISBN : 978-2-916492-23-0
FORMAT : 14,0cm x 22,0cm
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Ancien élève de Jean Beaufret en classe préparatoire, agrégé de philosophie et enseignant jusqu’à ces dernières années dans la khâgne du Lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine, François Fédier a été un enseignant apprécié de ses élèves, dont certains sont devenus eux-mêmes professeurs, et, pour ceux qui ont embrassé la carrière philosophique, un maître respecté dans la meilleure tradition de l’Ecole républicaine. Certains de ses cours rendant aux nouvelles générations ce qu’il avait reçu d’un autre maître (et de quelle envergure !) ont d’ailleurs été édités ces dernières années et élargissent son public.

Fédier est aussi connu depuis le début de sa carrière comme éditeur et commentateur de l’œuvre de Heidegger, qu’il eut le privilège de rencontrer lors de séminaires organisés par Beaufret : seconde rencontre décisive de sa vie philosophique, un approfondissement du choc initial reçu au Lycée Condorcet en 1955. Sensible d’abord comme d’autres jeunes Français de sa génération à la grandeur de Bergson, Fédier découvre auprès de Beaufret un maître d’Allemagne, de moins en moins ignoré en France grâce aux traductions, aux écrits de Lévinas, Koyré et aussi à la méditation publique de Beaufret lui-même, qui devient bientôt le principal médiateur français et un exégète reconnu mondialement. A bien des égards, l’œuvre de Fédier est l’approfondissement d’un dialogue avec ces maîtres différents qu’unissaient des profondes affinités électives.

Les textes rassemblés ont été écrits entre 1983 et 2007 : la moitié en a déjà été lue ou publiée séparément ailleurs. L'ouvrage est divisé en trois sections sans titres : la première traite de la pratique phénoménologique et herméneutique chez Heidegger, la seconde porte sur Heidegger et le nazisme, la troisième sur penseurs et artistes devant la vie et la mort. Entre ces sections, il y a plus de cohérence qu’il ne semble au premier abord : à l’école de la phénoménologie avec Heidegger et Beaufret, à l’écoute, à leur suite des poètes, devant l’énigme du monde. A l’écoute dans le but d’entendre ce qui est dit! Cette capacité rare de suspendre ses propres «idées» - plus ou moins sérieuses et originales – et d’abord à laisser à autrui le temps d’essayer de se faire comprendre, sans piaffer d’intervenir au risque de créer de la «friture sur la ligne», cette étrange puissance de ne pas s’emparer de la parole, cette forme d’ascèse qui paraît aux agités de tous les temps «passivité» devant du bavardage «stérile», tant la fausse efficacité fascine les superficiels. Fédier prend le beau risque de nous inviter au contraire : prendre le temps de penser. Ce que cela signifie au juste de patience, d’attention, de précision se dévoile au rythme de ces exercices de réflexion sur divers sujets, où il ne tient qu’à nous de décider de l’accompagner. Car le parcours, c’est à chacun de le faire pour soi ici et au-delà.

Si tout le recueil en un sens est un hommage à Heidegger et Beaufret, plusieurs textes sont consacrés explicitement à la vie et à l’œuvre de ces hommes d’exception. Car découvrir la pensée, c’est aussi avoir croisé des «maîtres», charismatiques au sens le plus profond. Pour paraphraser Pascal, ce n’étaient pas des docteurs pédants en longues robes mais (comme Wittgenstein) des vivants, à leur manière humbles et de cette profonde modestie devant le travail et l’essentiel, aussi conscients de la brièveté de la vie que des nécessités – de patience et parfois de solitude – de la méditation sérieuse : ce que certains, pressés ou inattentifs, parfois importuns ou malveillants a priori, confondirent avec de l’arrogance. Capables de respirer dans les hauteurs, Beaufret et Heidegger n’en étaient pas moins «normaux» au meilleur sens du terme : francs, ouverts et d’un grand naturel, car être philosophe signifie une sorte d’amour de la vie belle et bonne, digne d’être vécue, et n’impliquait nullement pour eux de sur-jouer ce rôle en poseurs dans la vie. Des origines campagnardes et populaires communes expliquent sûrement en partie cette simplicité et une entente immédiate entre les deux hommes.

Mais aussi une dignité d’êtres libres : le grand résistant Beaufret reconnaît en 1945 dans l’ancien recteur de Fribourg un homme qui n’a pas failli. Fédier rappelle ces vérités contre des décennies de rumeurs et de ragots, culminant dans les campagnes de diffamation sur le «nazi» Heidegger et le «négationniste» Beaufret, que leurs obsessions obscures auraient rapprochés. Beaufret n’avait rien non plus d’un disciple soumis recueillant on ne sait quels oracles de Heidegger : d’instinct Beaufret avait reconnu en lui un maître profond à visiter de toute urgence, d’instinct Heidegger comprit qu’il rencontrait un compagnon de route en questionnements essentiels, un lecteur exigeant et un auditeur attentif. D’où le respect mutuel et la complicité affectueuse qui liaient l’Allemand et le Français et compensaient leur différence d’âge et de statut. Ce qui n’excluait nullement de la part de chacun la plus grande simplicité (dénuée de démagogie) avec les étudiants : bien au contraire. Passages de relais entre mortels répondant à l’appel. Fédier transmet ce qu’il a reçu de ses maîtres et dont il ne cesse de leur être reconnaissant : cette liberté en acte qui cherche la compréhension et les mots justes.

Ce qui lie en effet Beaufret et Heidegger, ce qui a déterminé leur entente, c’est précisément cela qui motive le présent recueil et, au-delà, toute une vie d’enseignement de la philosophie : savoir écouter, chercher à entendre, prendre le temps de lire, faire attention aux choses, laisser apparaître les phénomènes. Autrement dit : la phénoménologie comme accomplissement de ce que la philosophie voulait être depuis l’aube grecque, l’attention à la fois sereine et passionnée au monde dans le recueillement d’une âme disponible et sensible, mettant de côté opinions et savoirs tout faits, à moins de les prendre pour ce qu’ils sont (des inventions de l’esprit conditionné). Cet étonnement devant le miracle, l’inattendu du monde, ce regard toujours vierge à force de pratique et de mise à distance résolue des habitudes, cette disposition qu’Aristote mettait au principe de la philosophie parce que créatrice d’un nouveau type de regard sur l’être, Heidegger y avait vu un moment phénoménologique de la pensée grecque classique avant la cristallisation doctrinale, le dogmatisme des concepts figés et la systématisation. Avant d’aller cueillir la pensée grecque sur les lèvres des «pré-socratiques» (par-delà la barrière de la doxographie pétrifiée), quand tout commençait : ce passage de l’humanité affairée à la profération nouvelle – «grecque» - d’un dire théorique.

Théôria, Idéa : conception abstraite, mais avant cela, vision d’une vue plus essentielle dans la façon d’être des choses. Revenir au sens naissant à l’esprit, à ce qui vient à l’idée, à une fraîcheur du regard et maintenir cette capacité par le va-et-vient entre les époques de la culture, en échappant au simplisme du Progrès dans l’histoire, de «l’Evolution» et aux dialectiques en blanc et noir grossières, être pleinement de son temps mais sans trop de naïveté, habiter cet espace mental – liberté et passion de penseur, l’existence portée à un sérieux et une nécessité où l’homme accomplit quelque chose de sa grandeur. Voilà l’émotion communiquée par Heidegger et en ses cours, à sa façon de penser et d’être par Beaufret. Apprendre à penser et à rester un éternel étudiant, qui sait, lui au moins, qu’il ne sait pas grand chose. Écho d’une émotion grecque elle aussi, éternel recommencement de l’invite à vivre plus hautement, plus intensément que les ombres et les esclaves de la Caverne: pure grâce, réponse à l’aspiration secrète et noblesse qui oblige.

Si écouter est une chose difficile, on s’explique que la pensée des grands restent encore souvent en attente de compréhension. Même Hannah Arendt a manqué le sens du silence chez Heidegger ; on ne s’étonnera donc pas de notre difficulté à donner sens et rendre justice à ce qui parfois passe pour complication inutile ou banalité. Mais plus grave la bêtise entêtée des caricatures : ainsi la supposée «techno-phobie» de Heidegger (p.68) qui dispense de penser «après la technique». Le travail sérieux sur l’œuvre consiste pour nous, comme pour Heidegger devant les Grecs, à savoir traduire, cet art suprêmement difficile intimement lié à la compréhension, préalable d’une explication honnête et fructueuse avec le monde des auteurs abordés. C’est à ce travail que s’est livré Fédier toute sa vie et dont il livre un exemple avec le cas d’«Ereignis» dont la traduction banale «événement» ne rend pas le sens dans le jeu lexical de la langue heideggerienne. Mais il s’agit aussi d’apprendre à voir les choses elles-mêmes, l’histoire, l’altérité culturelle, à l’occasion de la traduction et au contact d’auteurs maniant différemment différents mots : ainsi la polysémie de «Volk» et «peuple» ou de «Heimat» et «patrie». Polysémie du langage, dangereuse à différents égards, mais là où est le danger est aussi l’occasion de pensée et peut-être de «salut» : c’est toujours dans la langue que nous pensons, et notamment la politique ! A nos risques et périls : mais il y va de la dignité humaine.

Sensible à la poésie et poète lui-même, Fédier en appelle souvent dans ces textes à des lectures de prédilection : Péguy, Rilke mais aussi Tsvetaïeva. Impossible de présenter le recueil sans dire quelques mots de la Russie. A l’occasion d’un bref voyage récent à Moscou en réponse à une invitation d’amis héritiers d’une tradition d'intelligentsia pré-soviétique, le philosophe germaniste-helléniste découvre l’étrangeté russe avec l’œil du phénoménologue et l’intérêt du philosophe pour le sens du temps en orthodoxie (le défunt Père Boulgakov!) mais aussi (peut-on séparer si facilement les dispositions ?) avec un souci, nourri de lectures sur le passé (surtout Mandelstam et Chalamov) et de craintes pour l’avenir. La découverte sur son sol même de «l’âme russe» - qu’il faut sûrement prendre au sérieux, mais sans mysticisme fumeux – donne lieu à une des méditations sur le pouvoir, un des fils directeurs du recueil. A plusieurs reprises, Fédier laisse apparaître ses convictions sur les révolutions française et russe, l’origine de leur radicalisation et leur caractère terroriste, s’inscrivant sûrement dans le fil d’une lecture «libérale-conservatrice» (Furet) voire «réactionnaire» (J. de Maistre), en tous cas anti-communiste de l’historiographie. Mais comparaison n’est pas raison : ces rapprochements rapides ne doivent pas faire perdre de vue que c’est à partir de sa réflexion d’anthropologie philosophique (sur le «peuple», le pouvoir, l’égalité, l’histoire, etc.) que le philosophe énonce des positions qui ont leur logique et leurs attendus. Quoiqu’on en pense, on reconnaît volontiers à Fédier la liberté de plaider son point de vue, car aucun débat n’a lieu hors de cette liberté intellectuelle.

Animé du «grand souffle» promis par un jeune éditeur original et courageux, ce titre doit trouver des lecteurs également inspirés.


Max Lehugueur
( Mis en ligne le 18/06/2008 )
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