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Littératureet Essais littéraires & histoire de la littérature  

Sade romancier
de Dominique Dussidour
Serge Safran Editeur 2019 /  19,90 €- 130.35  ffr. / 262 pages
ISBN : 979-10-97594-14-5
FORMAT : 14,0 cm × 21,0 cm

Vice et verso

Donatien Alphonse François, Marquis de Sade, naît à Paris le 2 juin 1740 et meurt à la maison de santé de Charenton-Saint Maurice, le 2 décembre 1814. Il aura vécu 27 ans en prison et en asile, pour mauvaise conduite associée à des actes de violence, littérature érotique et pornographique. Il possède le château de Lacoste au pied du Mont Ventoux, dans le Luberon, pillé à la Révolution, et restauré par Pierre Cardin qui chaque année y propose un festival de musique classique.

Le premier scandale concernant Sade éclate quand, amoureux de la sœur de son épouse, Anne-Prospère, il part en Italie avec elle en 1772 pour échapper à la décapitation à Aix-en-Provence. Incarcéré à son retour, il s’enfuit et retrouve sa famille en Provence. Repris, il reste prisonnier au fort de Vincennes puis à la Bastille de 1778 à 1784. Il lit beaucoup et écrit le manuscrit des Cent vingt jours de Sodome ou L’Ecole du libertinage, que Pasolini adaptera au cinéma. Il se présente sous la forme d’un rouleau de papier de douze mètres sur onze centimètres et demi, constitué de feuilles collées, écrites recto et verso.

C’est un roman à base quaternaire qui se déroule sur une durée de quatre mois, de novembre à février, et qui aura une destinée rocambolesque jusqu’à nos jours. C’est le premier roman de Sade, inachevé, dont le thème est les pratiques sexuelles des libertins, ceux qui ignorent tout de la moralité dans leurs excès. Les cent vingt journées qui se déroulent dans le château de Silling, en forêt noire, forteresse à laquelle le château de Lacoste a servi de modèle, classe les pratiques libertines en quatre catégories : simples, doubles, criminelles, meurtrières, chacune étant la suite logique de la précédente : quatre mois, quatre maîtres, quatre historiennes, huit jeunes gens, huit jeunes filles, enlevés à leur famille. «Sur un rouleau de papier, il a conçu une forteresse, fermé les issues et mis à la portée des maîtres un certain nombre de sujets, puis il les a observés en train d’exercer leur pouvoir absolu pendant cent vingt jours».

Dans Justine ou les malheurs de la vertu, Justine est la narratrice ; Sade réécrit l’histoire à la troisième personne dans La Nouvelle Justine et Juliette, sa sœur devient la narratrice. Le choix de la troisième personne lui donne une plus grande souplesse dans la conduite du récit, alternance des points de vue, changement de registre. Les scènes de débauche que Juliette s’était interdite de raconter sont maintenant décrites en détail, sa bouche n’ayant plus à taire ce que sa morale réprouve. Cette figure de la jeune fille défendant sa vertu, habituelle des romans libertins, est un genre littéraire en soi au XVIIIe siècle.

La Nouvelle Justine amplifie le volume de la première version car les capacités du romancier à imaginer le plaisir ou la douleur d’un personnage, la rhétorique du vice et de la vertu, sont infinies. Le roman revient sans cesse sur l’association des deux sources de connaissance, le corps et la pensée. A la toute fin de La Nouvelle Justine, l’héroïne, évadée de la prison de Lyon, regagne Paris pour y rejoindre sa sœur Juliette. Dans les environs de l’Essonne, Juliette avance à sa rencontre et reconnaît Justine. C’est le début de l’histoire de Juliette qui reste cependant incluse dans La Nouvelle Justine, ensemble romanesque. «C’est ainsi que Madame de Lorsange (Juliette) termina le récit de ses aventures dont les scandaleux détails avaient plus d’une fois arraché des larmes bien amères à l’intéressante Justine».

Le roman se conclut par la mort de Justine, foudroyée par un éclair après que les libertins l’ont poussée hors du château sous un violent orage pour vérifier si le ciel l’épargnera. L’histoire de Juliette est une initiation au libertinage, le service de son propre désir de s’élever dans la société et son émancipation. Elle doit apprendre à faire commerce de son corps, seule monnaie d’échange à sa disposition. Elève modèle, elle découvre la variété inépuisable des plaisirs possibles et la jouissance à transgresser les valeurs sociales, familiales, religieuses, destin opposé à celui de Justine qui n’a éprouvé aucune jouissance dans le masochisme.

Ainsi naît la mythologie sadienne : l’histoire de Juliette n’est pas le verso de celle de Justine car les prospérités du vice ne sont pas l’envers de la vertu. Malheureusement, Dominique Dussidour est décédée en avril 2019, quelques jours après la sortie de cet essai qui nous éclaire sur l'oeuvre du Marquis de Sade, troublant personnage du XVIIIe siècle.

Eliane Mazerm
( Mis en ligne le 10/06/2019 )
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