L'actualité du livre
Littératureet Policier & suspense  

L’Ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport
de Pierre Goldman
Séguier - L'Indéfinie 2019 /  20 €- 131  ffr. / 196 pages
ISBN : 978-2-84049-781-3
FORMAT : 14,7 cm × 21,0 cm

Philippe Gumplowicz (Préfacier)

Pierre Goldman : ''Je n’ai pas vécu''

En redonnant, quarante ans après la mort de son auteur, L’Ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport, Séguier ne déroge pas à la réputation qu’il s’est faite d’être «un éditeur de curiosités». En effet, au même titre que celle de son contemporain Jacques Mesrine, la trajectoire de Pierre Goldman (1944-1979) continue de fasciner, d’autant qu’elle ajoute à la violence qui la singularise des composantes de militance politique, de quête identitaire et de questionnement sur la judéité, de jeu permanent entre vérité et fiction.

Dans sa préface, Philippe Gumplowicz prend soin de ressusciter non seulement la silhouette en clair obscur d’un homme complexe, aussi séduisant qu’insaisissable, mais aussi toute une époque, moins engloutie qu’il n’y paraît puisque beaucoup de ses témoins sont toujours vivants. À commencer par la veuve de Goldman, Christiane, qui fut la première lectrice (paniquée) de cette Ordinaire mésaventure… Goldman en commence l’écriture à Fresnes, vers septembre 1975, alors qu’il purge une lourde peine pour avoir tué deux pharmaciennes et blessé un policier. Il l’achève dans le petit appartement de la rue des Colonies qu’il partage avec l’amour de sa vie. «Qui pourrait aujourd’hui, comme Pierre, moduler ainsi un texte tragique avec un stylo Montblanc – le chic et la grâce… […] sur des feuillets sans ratures, s’arrêter pour jouer sur des congas cubaines au cuir exactement tendu et continuer ce rituel d’écriture délirante du jour à la nuit, avec du rhum aride au fond de la gorge ?», s’interroge encore aujourd’hui cette femme, marquée à vie par l’aura d’un tel compagnon.

À la fin des années 70, crépusculaires et glauques à souhait, il se trouvait encore, même à Paris, quelques fous pour qui littérature et fièvre de vivre ne faisaient qu’un. Rien de moins «ordinaire» donc que cette «mésaventure» survenue à un double de papier au nom drolatique. À une syntaxe clinique et froide pour les descriptions notamment, succède l’outrance absolue, qui elle-même cède la place à des dialogues abscons entre ce tordu d’Archibald et les enquêteurs – qu’il manipule, les psys – qu’il déroute, les femmes – qu’il subjugue.

S’il fallait à tout crin relier cet ovni à une veine de la création littéraire en France, c’est peut-être le noir lyrisme des Chants d’un Lautréamont qu’il faudrait invoquer. Même si son auteur est clairement identifié à l’extrême gauche (lui qui collabora au Libération de l’après-68), ce positionnement idéologique n’encarcane jamais le récit ni ne le fige dans quelque sclérosante posture dogmatique. Le tueur mis en scène par Goldman est libre dans sa folie – si elle se définit comme une logique interne d’une cohérence sans faille, mais en rupture avec le monde environnant. Il fixe, comme Maldoror, sa propre éthique, ses propres lois et s’y tient. Il s’attaque méthodiquement (un adverbe que lui a inculqué la lecture forcenée de Kant) à des représentants des forces de l’ordre, policiers ou magistrats, et, juste après les avoir achevés à bout portant, prend soin de déposer à côté de leur cadavre un énigmatique olisbo – soit un jouet sexuel en forme de phallus, tronqué de ses testicules. L’intention et le message sont limpides. Du moins pour lui. C’est tout ce qui compte.

Bien sûr, ce texte plongera dans la perplexité ses scoliastes et ses exégètes, qui convoqueront toutes les références de la psychanalyse occidentale ou de la kabbale pour tenter d’en débusquer le sens profond. Le rythme de la narration étant contaminé par le délire du protagoniste, ne serait-il pas plus prudent de le considérer comme une partition, si du moins il en existe pour les percussions ? Car les scènes rebondissent sans cesse, frénétiquement, les unes sur les autres : coïts, séjour à Auschwitz, suicide de commissaire en pleine réunion de travail, engagement dans une milice révolutionnaire ; pourtant le lecteur suit ce galop d’enfer, désireux de connaître où il va le mener, conscient que ce sera nulle part, mais avec quelle trépidation !

À chacun de juger si ce livre est «grand», «important», «inutile», «grotesque», «drôle», «déchirant». Il demeure unique en son genre, et témoigne d’une énergie créatrice qui semble nous être devenue étrangère. Cela suffit à justifier qu’il faille le redécouvrir.

Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 07/06/2019 )
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