L'actualité du livre
Bande dessinéeet Revues, essais & documents  

Le complexe d’Obélix
de Nicolas Rouvière
PUF 2014 /  19 €- 124.45  ffr. / 256 pages
ISBN : 978-2-13-063142-2
FORMAT : 21,6x15 cm

Préface d’Anne Goscinny

Un gros travail

Si Astérix n’a pas suscité le même engouement analytique que Tintin, autour duquel les études ne se comptent plus, le petit Gaulois est malgré tout devenu le sujet d’une réflexion universitaire continue. Parmi les chercheurs à travailler sur le personnage, Nicolas Rouvière est sans doute le plus remarquable, à la fois par la pertinence de son propos et par son acharnement à y revenir : Le complexe d’Obélix, qui paraît l’année du cinquante-cinquième anniversaire de la série, est déjà son troisième ouvrage et ne répète pas pour autant les deux premiers.
Dans Astérix ou les lumières de la civilisation, il analysait la représentation des différents types de régimes et la position médiane de la série. Dans Astérix ou la parodie des identités, il travaillait sur le stéréotype et le rapport à l’autre. Dans les deux cas, il s’agissait de dévoiler la profonde humanité du village gaulois et de son utopie. La dimension politique indéniable d’Astérix y était mise à nue, loin des jugements expéditifs des lecteurs superficiels.

Un premier coup d’œil à ce nouveau volume pourrait donner l’impression que Rouvière a changé d’optique. Au lieu de partir d’un questionnement politique ou sociétal, il construit sa réflexion sur la psychanalyse, et d’abord au niveau individuel. La première partie de son livre, la plus facile d’accès et la plus convaincante, décrit la personnalité d’Obélix dans toute sa richesse. Rouvière souligne ce qui en fait un personnage enfantin, aux retards nombreux, et il pose brillamment la question de sa filiation troublée et de sa deuxième naissance dans la potion magique. Les remarques nous touchent par leur évidence tout en nous emportant de plus en plus loin dans une symbolique nouvelle.
Les deux autres parties nous ramènent aux terrains habituels de Rouvière, la société telle qu’elle se traduit dans le village gaulois. La structure de son analyse est moins évidente, mais chaque paragraphe est rempli d’intuitions formidables et de rapprochements lumineux, appuyés sur des références intellectuelles solides. Les nombreuses citations des albums en font une lecture très agréable même lorsque les analyses sont particulièrement poussées.

Bien sûr, à force d’interprétations symboliques, il semble parfois qu’on pourrait lire tout autrement les planches qu’il cite. À titre d’exemple, sa lecture de l’apprentissage de la langue par imitation (un thème récurrent chez Goscinny, dans Spaghetti ou Lucky Luke) est à l’opposé des conclusions que j’ai pu moi-même dresser dans un petit ouvrage paru l’an dernier 1. Rouvière estime que dans ces bandes l’imitation est insuffisante pour accéder au langage, négligeant selon moi le fait que tous ses exemples donnent lieu à une véritable création langagière. Mais même lorsqu’il prolonge ses hypothèses à l’extrême, le chercheur en tire des pensées fertiles.

Rouvière vaut aussi pour sa fine connaissance de l’œuvre de Goscinny et Uderzo en général, ce qui n’est pas la règle dans le domaine universitaire, où les propriétés d’Astérix effacent parfois la trajectoire des auteurs. Sur ce point, les tintinologues ont eu un temps d’avance en cernant d’emblée la marque du dessinateur derrière les différents albums de la série. Le corpus d’Astérix est moins bien défini, avec au moins deux scénaristes, dont le plus médiatique des deux est mort depuis longtemps. Rouvière ne se risque pourtant pas à psychanalyser Goscinny, et encore moins Uderzo. Il essaye de trouver dans les albums les bases d’une analyse collective, source de réflexion sur notre société et ses difficultés. En relisant Le Domaine des dieux, Les Lauriers de César, Obélix et compagnie, il pose un regard averti sur la publicité, l’enseignement ou l’évolution technocratique des démocraties.
Cette démarche ouvre des voies pour « une anthropologie de la raison utilisant les outils de la psychanalyse ». Elle propose aussi de s’appuyer sur une œuvre populaire, dans le respect de sa création et de ses auteurs, pour mieux prendre du recul sur le monde réel. Une façon de montrer que les albums d’Astérix ont encore beaucoup de choses à nous dire.

1. Versions originales - Traducteurs et traductions dans l'œuvre de René Goscinny, SCUP, librairie Goscinny

Clément Lemoine
( Mis en ligne le 02/06/2014 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2024



www.parutions.com

(fermer cette fenêtre)