L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Moderne  

Stanislas Ier - Un roi fantasque
de Lydia Scher-Zembitska
CNRS éditions 1999 /  18.32 €- 120  ffr. / 239 pages
ISBN : 2-271-05642-X

Les malheurs de Stanislas

Vieux comme l'histoire, le genre biographique jouit plus que jamais d'une santé éblouissante. Il n'avait jamais connu de désaffection dans le public, mais l'école de la "nouvelle histoire" a longtemps regardé la biographie avec mépris ou suspicion. Ce temps n'est plus. Marc Ferro a donné un Pétain, Jacques Le Goff un Saint Louis, Pierre Goubert un Mazarin. Cette passagère méfiance a eu du moins le mérite de faire réfléchir sur le genre biographique et de conduire à son renouvellement. Au-delà de l'existence et du caractère d'un personnage, il s'agit de faire une coupe dans la société et l'esprit d'une époque.

Le roi Stanislas se prête à merveille à l'exercice. Quel roman que cette vie, ou plutôt que ces vies! La première commence à Lemberg, l'actuel Lvov, où Stanislas Leszczynski naît en 1670. Le jeune patricien entre en politique en 1696, lors de la diète qui suit la mort du roi Jean Sobieski. Élu roi de Pologne en 1704, notre héros dispute le trône à Auguste II de Saxe et lie sa destinée à celle de Charles XII de Suède. Après la défaite de ce dernier à Poltava, en 1709, commence pour lui une longue errance qui le mène de Bender, où il est emprisonné par les Turcs (1713), au duché de Deux-Ponts dont son ami Charles XII lui a cédé la jouissance (1714), puis à Wissembourg, où le Régent lui offre un chiche exil (1719).

Tout change en 1725, lorsque sa fille Marie épouse le jeune Louis XV. Une nouvelle vie commence. Pensionné par la France, Stanislas s'installe à Chambord puis à Ménars. En 1733, à la mort d'Auguste II, il repart pour sa terre natale et entre en compétition avec Auguste III, fils du défunt : c'est la guerre de succession de Pologne. De nouveau, les Russes prennent le parti des Saxons et le roi doit se réfugier à Dantzig, d'où il s'enfuit sous un déguisement.
La troisième vie de Stanislas commence en 1737 : la guerre finie, une fantastique manipulation diplomatique le fait duc de Lorraine, sous étroite surveillance française. Trente ans durant, le duc-roi, va bâtir, jardiner, recevoir l'Europe mondaine et savante, et se faire aimer de ses nouveaux sujets. Il meurt en 1766, assez tôt pour ne pas voir le premier partage de la Pologne.

Les aventures de Stanislas invitaient à réfléchir sur la fonction royale dans l'Europe moderne, sur la grande diplomatie internationale au XVIIIe siècle, sur la figure du roi en exil. Il y aurait eu des comparaisons à faire avec d'autres grands exilés à l'existence tumultueuse: les Stuarts, Charles II, Jacques II, Jacques III, avec des souverains voyageurs comme Pierre le Grand. Une réflexion sur l'incognito royal y aurait trouvé bien des matériaux.
Ici, rien de tel. Mme Lydia Scher-Zembitska fait défiler les épisodes de la vie du roi Stanislas dans un récit d'une platitude insigne. Au lieu de laisser parler les personnages, qui tous pourtant ont laissé d'abondantes et pittoresques correspondances, l'auteur noie leurs écrits au milieu de son babillage. Elle tire à la ligne à tout propos. Les caractères ne sont jamais plantés : Fleury est "une personne incontournable" ! La psychologie de bazar règne : "Éternel adolescent", Stanislas serait écrasé par l'image du père absent. "Roi fantasque", "personnage picaresque", "ludion", il n'est jamais pris au sérieux. Son seul mérite semble se résumer à l'invention du baba au rhum.

Les approximations fourmillent. Louis-Achille-Auguste de Harlay de Cély, intendant d'Alsace, devient le "sieur Harlay", Mme de Boufflers "Madame Boufflers", etc., etc. L'ouvrage s'ouvre d'ailleurs sur une absurdité : en 1696, notre héros traverse en carrosse la cour royale de Versailles et traverse une allée principale "bordée d'arbres" ! La bibliographie est indigente; l'état des sources également. Il faut le bien dire : on est surpris de voir le CNRS publier pareil ratage.

C'est à tort que l'on oppose évocation vivante et biographie érudite. Le grand art est de faire servir l'une à l'autre. C'est alors qu'au lieu de demeurer, comme ici, sans chair et sans vie, les hommes du passé semblent revivre et entrent dans ce triple et passionnant jeu de miroir entre le héros, l'auteur et le lecteur, qui fait de la biographie un genre à part, enraciné dans l'histoire mais fleurissant un peu à côté d'elle.

Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 08/05/1999 )
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