L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Coups de griffe, prises de bec - La satire dans la presse des années trente
de Amélie Chabrier, Marie-Astrid Charlier, et alii
Les Impressions nouvelles 2018 /  29,50 €- 193.23  ffr. / 224 pages
ISBN : 978-2-87449-635-6
FORMAT : 20,1 cm × 25,9 cm

Quand la presse griffait et becquait

A parcourir l’iconographie rassemblée dans l’ouvrage Coups de griffe, prises de bec, s’impose le constat que, tout comme pour le genre pamphlétaire, il semble que la caricature soit davantage représentée à droite, voire à l’extrême droite. Par quoi expliquer ce déséquilibre dans le prisme idéologique ? C’est peut-être que l’humanisme de gauche rechigne à user de «férocité» pure, et parfois gratuite, à l’égard de ses cibles, préférant conserver à l’humour une vocation de conscientisation sociale. Il évite également le recours aux stéréotypes raciaux pour activer le rire.

Les Juifs, les femmes, les homosexuels, les «sauvages», les «métèques» en prennent donc pour leur grade durant l’entre-deux-guerres, ainsi que des têtes de Turcs comme Blum ou Laval ou des allégories telles que La Gueuse, dans des feuilles s’affirmant héritières d’une parole libérée – quand ce n’est de la Libre Parole. Poussant à fond la logique de leur droit inaliénable à l’expression, elles se mettent à tirer à boulets rouges, ou noirs, ou bruns, sur la démocratie, ce régime honni, abominable… qui a favorisé leur éclosion ! Sempiternel et insoluble paradoxe.

Mais il s’agit d’emblée de faire la part entre grande et petite presse, distinction de mise depuis le XIXe siècle. Si la première s’arroge le droit de parler politique dans la mesure où elle s’acquitte de son droit de timbre, la seconde, n’en ayant pas les moyens, se limite à des sujets artistiques, littéraires et humoristiques. Dans les années 30, le distinguo se mue en opposition entre d’une part les journaux serfs et porte-parole du système et d’autre part la presse insoumise, véritable reflet du sentiment populaire. Là encore, aporie ; car un journal tel que Le Canard enchaîné, qui adoptera cette position de «petit», touchera quand même pas moins de 200 000 lecteurs et brassera un confortable chiffre d’affaire.

La caricature partage également avec le discours satirique une tendance à l’hyper-référentialité. En effet, ancrée dans l’actualité, elle est vouée à l’éphémère et nécessite, pour être lisible à long terme, une remise en contexte historique et culturelle. Sa vocation humoristique est donc dépassée par la valeur de document, de témoignage sur les mentalités d’une époque, qu’elle acquiert immanquablement.

Outre sa somptueuse iconographie, ce volume offre une très minutieuse analyse sémiotique et socio-historique du dessin satirique tel qu’il fleurissait dans les journaux francophones (il y en a des français, mais aussi des belges et des canadiens) des années 30. L’état des lieux dressé par Yoan Vérilhac permettra ainsi de saisir les enjeux de violence en présence dans le trait implacable de Paul Iribe ou Sennep, ainsi que les ressorts drolatiques que réactivent les «bons vieux procédés» toujours efficaces (gauloiserie, scatologie, etc.). On est loin des outrances ordurières de Charlie Hebdo ou de son prédécesseur Hara Kiri. N’empêche que l’intransigeance morale ou la sévérité idéologique qui se dégagent de certains des dessins ici représentés contient bien plus de potentiel explosible que les élucubrations d’un Professeur Choron. Elles sont tout simplement impensables aujourd’hui.

Un volume indispensable dans la bibliothèque de tout amateur éclairé de littérature carabinée et subversive !

Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 06/03/2019 )
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