L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Historiographie  

Mona Ozouf, portrait d'une historienne
de Antoine de Baecque, Patrick Deville & alii.
Flammarion 2019 /  22 €- 144.1  ffr. / 319 pages
ISBN : 978-2-08-147035-4
FORMAT : 14,5 cm × 22,0 cm

Ouvrage collectif.

L'auteur du compte rendu : Françoise Hildesheimer est conservateur général aux Archives nationales et professeur associé à l'université de Paris I. Elle a notamment publié : Richelieu (Flammarion, 2004), La Double mort du roi Louis XIII (Flammarion, 2007), Monsieur Descartes (Flammarion, 2010), ainsi que Rendez à César. L'Eglise et le pouvoir. IVe-XVIIIe siècle (Flammarion, 2017).


L’Excellence de l’Histoire

Oser un compte rendu à l’endroit de de celle qui a tant et si bien pratiqué (depuis les années 1960 à France Observateur puis à partir de 1964 au Nouvel Observateur), avec une naturelle empathie et une remarquable concision, le genre relève autant de l’outrecuidance que du témoignage d’admiration pour l’auteur d’une grande œuvre intellectuelle. C’est d’ailleurs par l’évocation de cet exercice sous le titre «La cause des livres» que se termine l’ouvrage dont il est question ici. En 2016 en effet, les «Rencontres internationales» organisées à Fontevraud l’ont été autour de Mona Ozouf pour célébrer de manière plus vivante que les convenus mélanges ou actes de colloque l’œuvre de celle à qui ne manque finalement et de manière pleinement assumée que l’exercice de la biographie. La publication de ces conversations d’universitaires et de témoins intervient à la suite du volume De Révolution en République. Les chemins de la France, paru en 2015 chez Gallimard «Quarto» et regroupant ses principaux travaux. On rappellera aussi les cinq émissions ''À voix nue'', diffusées en 1998 sur France Culture, qui complètent le portrait de celle que l’on qualifie aujourd’hui d’historienne et dont il ne faut point oublier qu’elle a, parmi ses pairs, l’originalité d’être agrégée de philosophie.

Cinq cercles d’amitié et quelques chapitres thématiques structurent ces rencontres : le premier nous conduit en 1955, au lycée de Caen, premier poste de Mona Ozouf qui y noue des amitiés pérennes avec deux de ses collègues, l’historienne Michelle Perrot et le professeur de sciences naturelles Nicole Le Douarin, aujourd’hui professeur honoraire au Collège de France. Le deuxième est constitué du groupe d’étudiants de gauche rencontrés à la Bibliothèque nationale, parmi lesquels Jacques Ozouf et François Furet, une solidarité amicale qu’évoquent aujourd’hui Pierre Nora (l'éditeur, en 1976, de l’étude de Mona Ozouf La Fête révolutionnaire) et Jacques Revel à propos de la politique de la mémoire en France. Il s’ouvre sans solution de continuité sur le troisième cercle, celui de l’EHESS dans le cadre du séminaire d'Alphonse Dupront, l’historien hors norme dont Dominique Julia précise le portrait, et se développe avec la fécondité que l’on sait dans une quatrième étape reposant sur le compagnonnage avec François Furet, au séminaire de ce dernier et plus particulièrement à l'institut Raymond-Aron. Furet-Ozouf revisitent la Révolution en rééquilibrent subtilement et efficacement la vision traditionnellement jacobine. Le Dictionnaire critique de la Révolution, publié en 1988 dans le cadre de la préparation du Bicentenaire, est l’aboutissement d’une démarche qui se veut collective ainsi qu’en témoignent directement Keith Baker, Yann Fauchois, Patrice Gueniffey, Olivier Ihl, Philippe Raynaud, mais aussi sur des thèmes particuliers Michel Winock, Pierre Birnbaum, Jean-François Chanet, Philippe Martel et Yann Nicol, Antoine de Baecque, Guillaume Mazeau…

La mort en 1997 de François Furet clôt la période. S’ouvre alors un cinquième cercle d'amitiés littéraires, composé des «dames du Femina», prix dont l'historienne est membre du jury depuis 1996. Elle peut – notamment avec Henry James et George Eliot – y affirmer sa passion pour le roman qui permet de vivre de multiples vies en de multiples lieux. L’évocation du féminin ou des âges de la vie parachèvent ce portrait écrit dont l’illustration qui figure en couverture n’est autre que l’image discrète et expressive. Elle incite à une lecture gustative d’un ouvrage qui a le charme d’un oral travaillé et célèbre le talent et la distinction, l’engagement mais aussi la modération acquise au terme d’un parcours militant.

Le volume (qu’aurait opportunément complété un index des noms de personnes figurant les contours du monde de Mona Ozouf) s’achève par une référence à l’émotion suscitée par les attentats de 2015, renvoyant à son texte inaugural : ''Y a-t-il une crise du sentiment national ?''. La question est analysée en 20 pages où la beauté du style sert d’écrin à une intelligence lucide de la situation présente. Mona Ozouf y fait une fois de plus la démonstration de son élégante profondeur et on ne peut que reprendre les termes de Keith Michael Baker : «elle se distingue par le génie de son écriture, par l’immense finesse de son analyse, par son érudition qui lui permet d’incorporer autant d’éléments divers et variés de l’Histoire de France dans chacun de ses textes» (p.124), avec «cette écriture brillante d’intelligence car infiniment nuancée tout en tenant ferme la ligne claire de la démonstration», célébrée par Antoine de Baecque (p.130).

Il y a là une magistrale justification de la nécessité de l’histoire, une leçon à ne manquer sous aucun prétexte.

Françoise Hildesheimer
( Mis en ligne le 27/02/2019 )
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