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Réalités albanaises
Pierre Cabanes   Bruno Cabanes   Passions albanaises - de Bérisha au Kosovo
Odile Jacob 1999 /  21.37 € - 139.97 ffr. / 280 pages
ISBN : 2-7381-0667-6
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Quelles images les Français ont aujourd\'hui de l\'Albanie et des Albanais ? L\'Albanie n\'évoque-t-elle pas les navires rouillés qui traversent l\'Adriatique pour acheminer des milliers de clandestins misérables sur les côtes italiennes, les sites industriels à l\'abandon, des villes sinistrées et les explosions sporadiques de violence d\'un peuple à la dérive ? Pourquoi ce petit pays (29 000 km2) qui semblait devoir mener sans violence sa transition entre un régime totalitaire et un régime libéral (qualifié prématurément de \"havre de paix et de croissance économique\" par un rapport de la Banque mondiale de 1994) a-t-il sombré au point que les Albanais eux-mêmes semblent ne plus croire en leur propre pays ? Ce sont ces questions et bien d\'autres qui constituent le fil directeur de cet ouvrage passionnant qui dépasse les images misérabilistes et les schémas simplificateurs habituels; le livre montre également les atouts de l\'Albanie et présente les défis multiples auxquels est confrontée une population désorientée.

Si le sous-titre de l\'ouvrage semble circonscrire avec modestie les thèmes abordés, de l\'élection à la Présidence du libéral Sali Berisha en 1992 jusqu\'au conflit actuel du Kosovo, les auteurs ne se contentent pas de reprendre les différentes étapes de la crise de ces dernières années mais se livrent en fait à une analyse très fouillée des réalités albanaises.

Ils s\'attachent à lutter d\'abord contre un certain nombre d\'idées reçues : la période communiste n\'a pas constitué une \"glaciation\" de la société traditionnelle albanaise, cette dernière resurgissant brutalement aujourd\'hui; les auteurs démontent les mécanismes par lesquels le dictateur Enver Hoxha, à la tête du pays de 1945 à 1985, a utilisé dans une collusion qualifiée de \"dévastatrice\" les structures préexistantes au point de rendre la transition vers la modernité plus difficile encore; la question albanaise ne s\'inscrit pas dans une nouvelle guerre de religion : les Albanais sont d\'appartenances confessionnelles diverses (musulmans sunnites, musulmans bektachis, orthodoxes, catholiques) et ces appartenances cohabitent pacifiquement dans un pays où la religion ne joue qu\'un faible rôle dans la vie publique; la crise de 1997 qui a suivi la chute des sociétés financières pyramidales ne constituait pas un conflit interethnique entre Guègues (au nord) et Tosques (au sud) comme les médias occidentaux l\'ont souvent présenté; enfin, il n\'y a pas de fatalité concernant l\'économie albanaise, le pays, bien situé, doté de ressources naturelles, a connu après des premières années de transition difficiles deux années de fortes croissance (1993 et 1994)...

Mais il ne s\'agit pas pour autant de nier les défis impressionnants auxquels est confrontée l\'Albanie et l\'ouvrage présente avec intelligence les racines des maux dont souffre le pays. Les Albanais doivent en effet surmonter le poids de cinquante années de terreur par un immense travail de reconstruction individuelle et collective : comment régler les comptes du passé là où les frontières entre persécutés et persécuteurs ne sont guère aisées à définir (un Albanais sur trois aurait travaillé pour le Sigurimi, la police politique de la dictature) ? Les Albanais doivent également faire face à leur absence de tradition étatique au profit d\'un éparpillement des pouvoirs locaux; ils doivent retrouver confiance dans un destin collectif alors que la période récente a vu se déliter le semblant d\'ordre public et l\'apparence de sens collectif des années antérieures, tandis que la dictature a annihilé toute capacité à prendre des initiatives et à assumer des responsabilités, et a privilégié la violence comme mode de régulation des conflits.

Pierre et Bruno Cabanes, qui connaissent bien le pays (Pierre Cabanes dirige la mission archéologique et épigraphique française en Albanie) nous décrivent une population albanaise jeune, non dépourvue d\'une certaine assurance, ayant le goût des affaires et du talent pour l\'apprentissage des langues étrangères; il font également le choix de nous faire rencontrer plusieurs personnages albanais dont l\'histoire personnelle rejoint celle de leur propre pays comme le romancier Fatos Kongoli ou Jusuf Vrioni, traducteur de l\'oeuvre de Kadaré en français et actuel ambassadeur de l\'Albanie auprès de l\'UNESCO, ce qui donne à l\'ouvrage une approche plus vivante.

Que penser enfin du sentiment national albanais, à l\'heure où certain accusent les Albanais de vouloir recréer une grande Albanie? Selon les auteurs, ce sentiment est des plus limités. Qu\'on en juge : pour eux l\'émigration des Albanais serait due moins à la fascination du modèle occidental qu\'à une certaine \"honte de soi\" : en effet, l\'association d\'un marxisme rigoureux et du culte pervers de l\'identité nationale par Enver Hoxha aurait fini par associer nationalisme et communisme dans un même rejet.

Propulsée aujourd\'hui au coeur d\'un imbroglio géopolitique effrayant, les Albanais souffriraient ainsi plutôt d\'un déficit de sentiment national que d\'un nationalisme exacerbé. Eux, les oubliés du principe des nationalités au XIXème siècle (le congrès de Berlin nia leur existence en tant que \"nation\"), eux dont une partie fut intégrée contre leur gré dans la fédération yougoslave organisée par Tito en 1945 (si Staline soutenait - avant sa rupture avec Tito - l\'intégration de l\'Albanie à la Yougoslavie comme une septième république fédérée, les Albanais du Kosovo ne se résignèrent à leur intégration dans la Yougoslavie qu\'après une guerre civile entre Kosovars et partisans yougoslaves fin 1944-début 1945), eux les victimes d\'un national-communisme paranoïaque, à quoi aspirent-ils réellement aujourd\'hui ?
\"Nous voulons être comme le reste de l\'Europe\" scandaient les étudiants de Tirana lors des manifestations préalables à la transition pacifique de 1990-1992; le regard porté par les Européens sur l\'Albanie et ses habitants le permettra-t-il ?


Olivier Saint-Guilhem
( Mis en ligne le 13/03/1999 )
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