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Constat d'échec
Michel Onfray   Décadence - Vie et mort du judéo-christianisme
Flammarion 2017 /  22,90 € - 150 ffr. / 656 pages
ISBN : 978-2-08-138092-9
FORMAT : 15,4 cm × 24,0 cm
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Déconstruire la civilisation judéo-chrétienne n'est pas une tâche aisée. Après le premier opus, intitulé Cosmos, voici Décadence, second tome de la Brève encyclopédie du monde dont le troisième titre, Sagesses, sortira dans un an. L'angle choisi par Michel Onfray est surtout historique ; il tente de retracer l'élan et le souffle qui ont amené à cette civilisation chrétienne puis à sa déroute. Mais cette vision philosophique est en grande partie partielle et partiale.

Si l'on veut comprendre la démarche de Michel Onfray, il faut se référer à ce qui le motive : une philosophie matérialiste et athée qui tente de mettre à bas toutes les légendes, les fariboles, les mythes, etc., masquant le réel par une représentation faussée, réduite, simpliste, que celle-ci soit d'origine religieuse ou non, propre à mettre à bas les ''arrières-mondes'' (pensées idéalistes, religieuses ou non), comme disait Nietzsche. Ses livres successifs ont ainsi pris à parti Freud, Sartre, Sade, en faisant la part des légendes et de ce qui s'est réellement passé ou tout du moins de s'en approcher le plus possible.

À ce titre, il est proche du philosophe Clément Rosset (Le Réel et son double) : faire accéder le réel à son immanence pure sans la médiation d'une représentation idéaliste. Tout oppose donc la philosophie de Platon, avec ces Idées pures planant dans des sphères immatérielles, et cette philosophie empirique qui prend ses sources chez Démocrite et Lucrèce, entre autres penseurs trop souvent mésestimés (voir sa Contre-Histoire de la philosophie). Une tâche difficile, qui a le mérite de torpiller les cérébralités mondaines au profit du réel qui, lui, existe et peut se constater. En somme, la différence se situe entre ce qui est (ce qui existe) et ce qui n'est pas (ce qui n'existe pas), en passant outre tout moralisme.

Chez l'être humain, accéder au réel ne peut cependant passer que par sa représentation (à la différence des animaux). Celle-ci se doit alors d'être la plus juste possible. Si l'on ne comprend pas cela, on ne peut pas saisir la philosophie de Michel Onfray qui, à juste titre, ne se considère pas pessimiste ou optimiste (moraliste donc), mais tragique : avoir pour tâche de voir le réel tel qu'il est, donc. Une philosophie immanente et non transcendante, d'une immanence non triviale, mais pleine de sa richesse et de sa complexité. La religion n'est pas seule visée puisque même des matérialistes athées, comme le furent les communistes staliniens, n’échappèrent pas à cette mystification totale ou partielle. C'est sans doute la philosophie la plus ardue qui soit, car même des gens rationnels ou qui se targuent de raison finissent par devenir moralistes quand leurs propres convictions se trouvent atteintes.

Mais ici, hélas, Michel Onfray s'égare... Car loin de retracer par sa lumière et son ombre cette civilisation chrétienne, il en dresse un constat exemplairement négatif. Pourquoi consacrer des dizaines de pages au procès des animaux ? Pourquoi consacrer des dizaines de pages à la chasse aux sorcières dont l'Église ne fut pas seule responsable ? Le tout avec force détails qui perdront le lecteur en chemin. Dire que les «sorcières» sont du côté de la liberté et de la nature (p.276), connaisseuses des potions et philtres, comme si celles-ci n'étaient pas non plus empreintes de fariboles guérisseuses, manque de nuances. On a l’impression qu’à revenir sans cesse sur la religion chrétienne Michel Onfray ne donne qu’une «claque à sa grand-mère», pour parodier une formule de Marx.

Pas une ligne sur l'esthétique inspirée par le christianisme tant dans la peinture, la musique (et chez son musicien préféré, Bach), l'architecture… Tout cela s'est passé en Occident, culture inspirée par la civilisation chrétienne. Le vrai sujet n'était-il pas de montrer en quoi une telle civilisation, qui a commis des crimes, a, dans le même temps, accouché de penseurs et d'artistes exemplaires, au point de décliner par la suite ? Le philosophe manque le plan métaphysique pour n’en rester qu’à un substrat religieux, la parousie chrétienne.

Certes, Michel Onfray ne s'en prend pas au Christ, mais plutôt à Paul de Tarse, Constantin et l'Église, tous fautifs d'avoir trahi le message de paix et d'amour pour faire régner un ordre répressif et une volonté de puissance odieuse : condamnations, bûchers, excommunications, hérésies... On comprend qu'à ce titre, Michel Onfray se range du côté de Jan Hus, un homme tchèque qui fustigeait l'Église pour avoir abandonné l'enseignement du Christ... et qui fut odieusement persécuté par elle. Réellement chrétien donc. De même pour François d'Assise, Jérôme de Prague et d'autres.

Pointe alors un étrange paradoxe. Si la ''politique'' chrétienne installée, qui a produit la civilisation que nous connaissons n'est pas celle d'un Jésus Christ, mais a été dévoyée par Paul de Tarse et Constantin, en quoi la religion est-elle responsable ? Par sa lecture partiale, Michel Onfray confond en somme christianisme et catholicisme. En quoi une belle théorie est-elle fautive à sa source d'avoir été pervertie par des hommes de pouvoir ? On pourrait en dire autant de tant de théories ou de politiques dans le monde...

Il est logique que Michel Onfray fustige Rousseau, Kant et Hegel. Ce dernier installe un sens de l'Histoire, un sens absolu du Progrès, que ce soit sous la forme de l'Idée, de Dieu, de la Raison, du Concept, du Logos ou de la Vérité. Parousie chrétienne seulement ? Platon avait commis la même ''bévue'' et pourtant, il n'était pas chrétien. N'y-a-t-il pas là un mécanisme propre à l'Homme ? Professer des idées, belles et généreuses idées, sans jamais les vivre ou les appliquer réellement, en les dévoyant pour accéder au pouvoir ou pour s'offrir une belle image de soi, une fois qu’on y est parvenu ? En quoi cela serait-ce chrétien en soi ? On retrouve le même phénomène dans la Révolution française et même chez Marx.

Marx commet la même ''erreur'', passablement hégélien sur ce point, et Michel Onfray cite une phrase extraite de la Nouvelle Gazette rhénane (n°301, 19 mai 1849), où le philosophe matérialiste légitime «le terrorisme révolutionnaire» ; dans un vieil article et une seule fois : c'est peu. On pense alors à la dictature du prolétariat, mais Marx n'évoque en fait que peu de fois celle-ci dans une œuvre où il passe plus de temps à décrire le système capitaliste. Sans doute est-il pris dans le flux de l'Histoire et pense-t-il que le capitalisme va inéluctablement s'anéantir par la prise du pouvoir par un Prolétariat éclairé sur sa condition. À tort. Si Marx commet cette erreur, Proudhon, ne fait pas mieux. Il fut antisémite et misogyne, négligeant plus de la moitié de la population dans un socialisme autogestionnaire rêvé. Sans oublier que certaines failles de sa pensée seront exploitées par ses suiveurs pour la rallier à l’extrême droite monarchiste (le Cercle Proudhon fut proche de l’Action française de Charles Maurras).

Michel Onfray exagère quand il écrit : “"Le "véritable christianisme", tant qu'il est antisémite et reprend des mains de Jésus le fouet qui sert à punir les marchands du Temple, s'avère clairement un allié du national-socialisme" (p.475). Il faut oser mettre en parallèle un fouet et les chambres à gaz ! De même, si Proudhon fut antisémite, faut-il voir dans le socialisme proudhonien un allié de Hitler ? Qui ne fut pas antisémite durant les derniers 2000 ans ? La lecture de textes ne peut pas se passer de la compréhension de leur contexte. On trouve ainsi des phrases lapidaires et approximatives, et des éléments factuels erronés historiquement comme : "Six millions de Juifs meurent ainsi dans les chambres à gaz" (p.483). Michel Onfray confond la totalité des victimes juives du nazisme avec celles des chambres à gaz qui vont entre 1 et 3 millions selon les historiens (3 millions pour Raul Hilberg).

Si la transcendance a fait son temps, l'immanence n'est guère plus réjouissante. Là se situe le danger réel et Michel Onfray oublie symptomatiquement de prononcer le mot quand il s'agit de la déchristianisation violente qui eut lieu à travers la Révolution française ou le bolchevisme, voire en Mai 68... dont le philosophe dresse par ailleurs un tableau noir. Là où Michel Onfray a raison, c'est dans sa critique de l’Homme du ressentiment, que l'on trouve partout et pas seulement en Occident.

On a du mal à cerner ici ce qui a permis la montée de la civilisation chrétienne puis sa fulgurante décadence. Par exemple, s’il fustige le nihilisme esthétique dans l’histoire de l’art à partir de Duchamp, avec cette volonté de transgression permanente, il n’en explique nullement l’origine, oubliant à la même époque l’industrialisation de la société et l'intérêt à saccager les principes de distance pour permettre d’asseoir un hédonisme trivial, base du Marché libéral, et qui donnera Mai 68 et une atomisation progressive de la société, par l’immanence et un individualisme dévoyé, précisément. Rien non plus sur l’établissement de la société de consommation.

On se demande aussi pourquoi Michel Onfray insère dans ses différentes parties des intermèdes pour critiquer l’Islam et sa victoire supposée, due à sa grande santé. Tente-t-il de montrer que notre civilisation chrétienne est morte et que grimpe un Islamisme conquérant (qui aurait les moyens matériels de son ambition ?) tout en remarquant d’ailleurs que l’Occident, par son impérialisme, lui a déclaré la guerre (4 millions de morts depuis 1991 au Moyen-Orient, rappelle-t-il), créant l’État islamique par la destruction des pays ? Mais on a du mal à cerner dans ce chapitre les points de force réels, à l'oeuvre dans cette bataille à l’échelle planétaire.

S’il se reconnaît dans la thèse de Samuel Huntington (Le Choc des civilisations), on ne comprend pas non plus le lien avec son autre crainte, celle du transhumanisme (occidental donc), futur nihiliste de l’Homme alors que l’Islam, censé être d’une grande santé, devait remporter théoriquement la partie. Il semble que Jean Baudrillard (lire L’Agonie de la puissance) avait raison avec sa critique d’un Empire du Bien porté par l'Occident, qui tente de s’emparer du monde au point de s’annihiler par ses propres préceptes de transgression et d’amour théorique de l’autre (les droits de l’Homme). L'idéologie selon laquelle il existe un sens inexorable et inéluctable de l’histoire humaine, fondé sur le développement des nouvelles technologies, n'est pas non plus un progressisme. Autre parousie non chrétienne.

Michel Onfray sait qu’une civilisation naît et meurt, qu’une autre surviendra qui sera à son tour supplantée. Paul Valéry le savait aussi : «Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’Histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité que la vie». Théoricien du déclin par le constat, Onfray conclut : «Le néant est toujours certain».


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 23/01/2017 )
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