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Savoureux parce que classique
Pierre Gabaston   Rio Bravo de Howard Hawks - Arène sanglante
Yellow Now - Côté Films 2006 /  12.50 € - 81.88 ffr. / 110 pages
ISBN : 2-87340-207-5
FORMAT : 12,0cm x 17,0cm

L'auteur du compte rendu : Professeur de Lettres Classiques dans les Alpes-Maritimes, Sylvain Roux est l'auteur, chez L’Harmattan, de La Quête de l’altérité dans l’œuvre cinématographique d’Ingmar Bergman – Le cinéma entre immanence et transcendance (2001).
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Au cœur du nihilisme de notre ère postmoderne, qui revendique un relativisme généralisé au point de ressasser le credo des populistes russes du XIXe siècle pour qui «une paire de bottes vaut mieux que Shakespeare», il est heureux, peut-être miraculeux, de pouvoir encore rencontrer la transcendance d’une œuvre classique. Malgré le travail acharné de nivellement opéré par les pensées de la déconstruction, la beauté et la vérité intemporelles des créations véritablement admirables peuvent toujours faire irruption dans la banalité de nos vies et éclairer l’existence humaine de dimensions insoupçonnées. Le film de Howard Hawks, Rio Bravo (1958), qui incarne à merveille le classicisme du western hollywoodien, constitue l’un de ces chefs-d’œuvre dont la puissance de dévoilement est extraordinaire.

L’ouvrage remarquable de Pierre Gabaston, Rio Bravo de Howard Hawks – Arène sanglante, propose une analyse aussi passionnante que rigoureuse (ou mieux, captivante parce que méticuleuse) de ce long métrage qui donne à voir une expérience humaine riche dans un style très concis. L’originalité de cette étude consiste précisément à rester au plus près de son objet filmique en le scrutant avec respect dans un parcours qui accompagne la trajectoire des personnages (incarnés, soulignons-le, par des acteurs merveilleux). C’est pourquoi, l’essai se déploie comme une lecture minutieuse qui étreint le film d’un bout à l’autre.

Une partie importante du livre est consacrée à la superbe séquence d’ouverture de Rio Bravo. Et l’ouvrage y revient sans cesse, comme si elle condensait l’essentiel de la poétique de Hawks. A partir d’une analyse plan par plan, Pierre Gabaston met en évidence l’architecture quasi géométrique de cet incipit visuel. Ce dernier repose sur la duplication spatiale et dramatique du saloon : deux espaces symétriques dans lesquels se développent deux actions qui mettent aux prises trois personnages. La présentation de la confrontation entre Dean Martin et Claude Atkins insiste sur la présence des différents motifs tauromachiques qui tendent à assimiler le duel à une corrida. Tout «l’enjeu anthropologique» (p.30) du film est concentré dans ces six premières minutes. L’agression du second saloon n’est pas assimilable à la première violence de Joe : le shérif (John Wayne), malgré sa brutalité physique, ne devient pas meurtrier, et le mimétisme des comportements se trouve déjoué par cet écart fondamental dans le rapport entre la force et la loi. Or, à partir de l’arrestation du tueur, l’action semble achevée : il n’y a plus qu’à attendre le shérif fédéral dans la cellule de la prison qui devient le centre dramatique du film. Mais c’est ce choix, consistant à congédier la kyrielle d’actions dans de grands espaces, qui fait la grandeur d’un tel western : les mouvements psychologiques des personnages se substituent aux développements sinueux de l’intrigue propres au genre. Contraints de vivre ensemble dans un espace clos, ces êtres se mettent peu à peu à nu et manifestent leurs fluctuations de conscience dans un temps plus souple.

Ce petit monde replié sur lui-même et dans l’attente de la justice est masculin : peut-il se passer de la présence féminine ? Selon l’essayiste, Hawks affirme, au contraire, la nécessité, pour le groupe, d’une telle entrée en scène, laquelle donne lieu au rapprochement de la femme (Angie Dickinson) et de la loi qui, toutes deux, permettront aux hommes d’échapper à l’autodestruction.

En proposant d’explorer attentivement l’ouverture du film, Pierre Gabaston tient à récuser l’idée selon laquelle Rio Bravo serait le chant du cygne du cinéma classique. La théâtralité de la séquence renvoie aussi bien au cinéma muet qu’à la tragédie antique. Hawks n’annonce en rien le triomphe de la télévision, mais crée une œuvre éminemment classique. Cela se traduit notamment par le passage de l’implosion (l’effondrement interne du monde dans l’ouverture tournée en studio) à l’explosion (clôture réalisée en décor extérieur). Entre les deux, le classicisme humaniste du cinéaste s’incarne dans le jeu des regards : regards sur soi-même, dont les variations dépendent des regards de et sur l’autre. Lorsque Wheeler (Ward Bond), le chef du convoi, apprend que son ami Chance n’est aidé que par Dude, devenu ivrogne, et le vieux Stumpy (Walter Brennan), il déclare : «Is that all you’ve got ?». Le shérif lui répond «That’s what I hav’ got…». Toute la vision hawksienne de l’homme réside dans ce glissement verbal et symbolique du «that» au «what» : le premier terme accable les deux blessés de la vie qui deviennent quantité négligeable ; le second exprime la confiance et rend aux adjoints déchus leur dignité. Cet affrontement entre deux évaluations contraires des hommes est rendu patent par une mise en scène (évidemment affaire de morale) qui reste à tout instant «à la mesure de l’homme et de son agitation» (p.77). Dans cette perspective, Pierre Gabaston excelle à révéler comment l’art exceptionnel de Howard Hawks transfigure son humanisme en nous plongeant au cœur des vibrations les plus secrètes de ses créatures.

Cette prééminence des mouvements psychologiques rend compte de ce qui sépare radicalement Rio Bravo du Train sifflera trois fois (1952) de Fred Zinnemann, western que Hawks détestait à cause de son scénario et de son style de série TV, qui privaient les personnages de toute profondeur. L’écart entre les deux œuvres se lit dans leur traitement opposé de la temporalité : le temps artificiel de High Noon, qui enserre les hommes, se convertit dans l’opus hawksien en «temps existentiel» (p.87), plus souple et plus fluide, qui pénètre dans les hommes. Le temps de la vie d’êtres complexes que le critique éclaire en restituant, avec étonnante sagacité, le kaléidoscope de leur vie intérieure.

Dans son essai, Pierre Gabaston montre, à travers une langue lumineuse accompagnée de magnifiques photogrammes, comment Hawks est parvenu à actualiser toutes les possibilités d’un genre qui, à la fin des années 50, commençait à s’acheminer vers son crépuscule. En explorant avec subtilité la mise en scène hawksienne et en s’attachant aux personnages de Rio Bravo, à leur solitude, à leurs relations et à leur progressive évolution, l’ouvrage a l’immense mérite de révéler la profondeur d’une œuvre qui, à chaque nouvelle projection, enrichit notre regard sur le monde. En ce sens, grâce soit rendue à un texte qui rappelle que les classiques n’ont jamais fini de nous faire gagner en humanité.


Sylvain Roux
( Mis en ligne le 07/02/2007 )
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