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Au nom de tous les siens
Myriam Anissimov   Les Yeux bordés de reconnaissance
Seuil - Cadre rouge 2017 /  19 € - 124.45 ffr. / 236 pages
ISBN : 978-2-02-135621-2
FORMAT : 14,2 cm × 20,6 cm
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Compte tenu de ce que l’on sait de son auteure, le titre pour le moins ambigu de son nouvel ouvrage pourrait à première vue évoquer ces blagues en yiddish un peu douteuses que peuvent se raconter les juifs entre eux pour tourner en dérision les attaques dont ils sont, ou ont été l’objet : sorte de cuirasse «même pas mal» destinée non seulement à limiter l’atteinte mais à transformer la douleur en bienfait. Que de plantureux repas imaginaires ont ainsi été partagés devant une gamelle vide ; combien de souffrances physiques et psychiques ont ironiquement été transformées en délicates sinon amoureuses attentions ! C’est en effet sous l’angle de cette mordante amertume qu’invitée de ''Vertigo'' (3 mars 2017 à RTS, radio télévision suisse), la biographe de Romain Gary, Primo Levi et Vassili Grossman, explique comment, suite à un élément déclenchant, le film de Laszlo Nemes (Le Fils de Saul, Hongrie 2015), elle a souhaité revisiter certains évènements de sa vie et poursuivre l’inlassable recherche des siens disparus.

Les premières pages pourraient relever de l’anecdote. On la connaissait chanteuse, photographe, comédienne, écrivaine, journaliste… (Jours nocturnes, Seuil 2014) ; on retrouve ici Myriam Anissimov vendeuse de ''Schmattes'' (tissus, chiffon, fripe en yiddish) au marché Malik des Puces de Saint-Ouen. Pas n’importe quelles ''Schmattes'' : des ''Schmattes Rétro, Klass'', qu’elle lave et restaure avec soin. Sauf, détail, que celles-ci proviennent des entrepôts allemands bondés de vêtements des juifs exterminés à Auschwitz ou ailleurs, une révélation à laquelle elle donne sens après-coup, non pas sous forme de plainte ou de regret mais en privilégiant «la réalité crue» des faits. C’est cette position ambiguë, à la fois subjective et documentée, qu’elle soutient à travers trois chapitres d’inégale facture, émaillés d’appels entendus à la complicité du lecteur ''Nichts'' ? (n’est-ce pas en allemand).

La biographe revient d’abord sur ses années de travail quotidien auprès de l’insondable Romain Gary, en insistant sur leurs origines communes ashkénazes, polonaises et non russes comme, selon elle, on le lit trop souvent ; tous deux polyglottes prononcent le même yiddish de Lituanie. D’un fascinant attrait sous ses multiples facettes (Romain Gary, le caméléon Gallimard Folio, 2006 et Romain Gary, l’enchanteur, Textuel, 2010), ce récidiviste du Goncourt qu’aucune reconnaissance, aussi prestigieuse soit elle, n’aurait pu contenter, avait l’âge d’être son père quand à trente-deux ans la jeune femme l’a rencontré dans des circonstances qu’elle détaille. Pendant des années, elle en devient le scribe, l’accompagnatrice, l’assistante, l’enquêtrice tenace qui, tant à Wilno (Vilnius) qu’à Paris, tentera de départager le vrai du faux pour reconstituer le puzzle de son parcours entre brillantissimes exploits en tout genre et abyssales plongées dans le néant. Des pages d’une rare acuité rendent compte des derniers jours de l’écrivain (1980), terriblement seul et nu, en quête de son image dans le regard de son témoin.

Autre rencontre troublante : Sergiu Celibidache, célèbre maestro d’un peu plus de trente ans son aîné aussi (1912-1996), modèle absolu d’Emmanuel Moskowicz, le musicien avec qui la jeune femme partage alors sa vie (La Soie et les cendres, Gallimard 1991). Il s’agit à travers ces pages non seulement de régler des comptes avec cet homme qui sous des dehors de sainteté a usé de son prestige pour tenter de la séduire, mais aussi de clarifier le positionnement des artistes et autres figures influentes aux temps chauds du nazisme. Sergiu Celibidache, qui avait succédé à Wilhelm Furtwängler en 1946-47 puis codirigé avec lui la Philharmonie avant de diriger sous son nom des orchestres dans différents pays, avait étudié (de 1936 à 1945) et traversé la guerre à Berlin, période passée sous silence dans les textes officiels, ressuscitée ici sans ménagement. L’attaque est en effet sévère envers ce goy roumain de Moldavie qui, sachant tout des pogroms (dont nous est rapportée une description détaillée) et du sort réservé aux juifs, a continué sans états d’âme à participer aux concerts de l’Allemagne nazie. Doté d’un ego démesuré, amateur sous des formes diverses de jeunes talents, trousseur de jupons à la chaîne, ce Grand artiste représentatif du monde de la Culture a continué sur ses vieux jours à exercer son emprise et, à l’instar d’Ernest Ansermet, à prôner un antisémitisme radical envers les musiciens juifs dont une fois pour toutes il a refusé de diriger les œuvres.

Sergiu Celibidache n’est certes pas le seul personnage public, parmi les artistes, écrivains, journalistes, artisans, ou industriels (à l’instar d’Hugo Boss cité à plusieurs reprises) à avoir, par son silence ou son implication active, cautionné, ou applaudi la ''Destruction des juifs d’Europe'', par conviction ou à des fins de gloire ou d’enrichissements privés. Et que de bourreaux reconnus, de délateurs ordinaires et de profiteurs patentés - longue serait la liste -, ont continué après la guerre à prospérer en toute quiétude. Myriam Anissimov en a croisés quelques-uns sur sa route. Ainsi, elle a vu Joseph Oberhauser à Munich servir en toute quiétude la bière derrière son comptoir ; Gitta Sereny lui a rapporté en privé les confidences de Franz Stangl ; parallèlement elle a aussi recueilli des témoignages de victimes proches, dont celui du grand-oncle de sa mère, ex policier dans le ghetto de Lodz-Litzmannstadt (auprès du tristement célèbre Rumkovski) puis rescapé d’Auschwitz ; elle a lu le rapport sur le procès d’Adolf Eichmann tandis qu’Hannah Arendt s’empressait de rejoindre son amant nazi… elle a lu une quantité d’autres ouvrages majeurs et tenté à travers ceux-ci de rapiécer l’histoire de sa famille… «Je suis une ancienne juive polonaise qui ne saurait se déposséder de son passé», affirme-t-elle (p.121).

Soixante-quinze ans après la «disparition» de son jeune oncle maternel, Samuel, durant l’été 1940, Myriam Anissimov mène obstinément l’enquête auprès des administrations compétentes pour tenter d’en retrouver les traces depuis son départ de Lodz. Tel est le contenu de la troisième partie de l’ouvrage, «la plus bouleversante» selon la quatrième de couverture. Les archives consultées confirment le «passage» du jeune homme par plusieurs camps successifs : en France à Saint-Cyprien, en Espagne à Miranda de Ebro, en Allemagne à Brauweiler, et enfin en Pologne, à Izbica puis Sobibor, dernière «adresse» enregistrée en mai 1942. Si ces pages ont l’intérêt de mettre l’accent sur le fonctionnement de camps moins connus que d’autres, comme Brauweiler près de Cologne ou Izbica, antichambre de Sobibor d’où Jan Karski aurait établi son ''témoignage devant le monde'', elles sont en revanche redondantes par rapport aux faits établis dans les camps d’extermination de masse comme Sobibor, Auschwitz et quelques autres. Ce qui est bouleversant dans ce chapitre, c’est le sort des héritiers de cette tragédie, condamnés à perpétuité à rouler le rocher de la mémoire pour retrouver les traces de vie et de mort de leurs racines disparues. En revanche, le lecteur peut se montrer plus réservé devant la reproduction avec force détails visuels, sonores et olfactifs «comme si on y était» des scènes de «cruauté crue et nue» auxquelles l’auteure n’a pas assisté, empruntées à des sources contestables. À force de voir accumulées les descriptions des performances sadiques, le lecteur sidéré finit par oublier la victime. L’appel à l’émotion au détriment de la raison, ne risque t-il pas de favoriser chez le lecteur l’identification au bourreau comme le rappellent, entre autres, Annette Wieviorka (L’Ere du témoin, Plon 1998) et Charlotte Lacoste (Séductions de bourreau, PUF 2010) ?

Suprême ironie du tableau final : la facture présentée par le Service international de recherches à Bad Arolsen (International Tracing Service) pour sa demie-heure de recherches de fichiers. «Je suis pleine de reconnaissance», conclut l’auteure de ce récit en détournant sans doute ses «yeux noyés de larmes» avant de reprendre les armes d’Éros contre Thanatos.


Monika Boekholt
( Mis en ligne le 27/03/2017 )
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