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Vie et mort sous tutelle
Ivan Jablonka   Laëtitia ou la fin des hommes
Seuil - Points 2017 /  8,20 € - 53.71 ffr. / 456 pages
ISBN : 978-2-7578-6850-8
FORMAT : 10,8 cm × 17,8 cm

Première publication en août 2016 (Seuil - La librairie du XXIe siècle)
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Le 18 janvier 2011, Laëtitia Perrais, jeune fille placée depuis 8 ans en famille d’accueil avec sa sœur jumelle Jessica, vivant à Pornic en Loire Atlantique, accepte de prendre un verre avec un homme qu’elle connaît vaguement. Croisé quelques mois plus tôt, mais ne s’intéressant à lui véritablement que ce jour, elle passe la journée avec lui, une journée entrecoupée par son travail et la fréquentation d’un autre jeune homme. Le soir, elle accepte, après quelques verres et un peu de drogue dure, de venir chez lui.

Après avoir (probablement) consenti à un début d’acte charnel (oral, pour être précis), elle se rétracte et demande à l’homme (bien éméché par l’alcool, les drogues et la situation) de la ramener chez elle en le menaçant de porter plainte pour agression. Il accepte et la dépose à son scooter resté sur son lieu de travail, un hôtel-restaurant. Elle démarre mais l’agresseur la rejoint très vite avant de la renverser à quelques mètres du domicile familial. Sonnée, blessée mais consciente, Laëtitia est séquestrée dans le coffre de la voiture avant d’être violée, puis assassinée dans un terrain vague. Elle est étranglée par son ravisseur qui la poignarde en même temps. Plus tard, il découpe le corps avant de le répandre, muselé dans un sac, dans deux étangs différents. Membres et tête d’un côté, tronc de l’autre. On retrouvera les morceaux du cadavre à quelques semaines d’intervalle.

Ce fait divers atroce (considéré comme une affaire d’Etat par l’auteur) soulève le cœur et contribue à diviser la société. Le criminel est un récidiviste de 31 ans qui a déjà passé la moitié de sa vie en prison pour des faits de vols, de violence, de viol (mais jamais de meurtre, en tout cas avéré). Nicolas Sarkosy accuse les juges de ne pas avoir fait leur travail de suivi et du coup d’être en partie responsables de ce crime abominable. La stupeur est grande, des postes vont sauter, les marches d’hommage sont éprouvantes et l’enquête devient éreintante. Le criminel est très vite retrouvé puis inculpé. Pas une once d’humanité ne sort du meurtrier qui se moque et des enquêteurs et de sa victime en scandant des propos délirants et provocateurs. Il sera condamné en 2015 à la réclusion criminelle à perpétuité.

Ivan Jablonka (né en 1973) est historien et se passionne pour cette affaire. Il enquête et rencontre les familles d’accueil et biologiques. Il interroge les juges, revient sur les lieux du crime avec les enquêteurs et il assiste au procès de l’assassin. Il tente, à travers cette sordide histoire qu'il s'approprie, d’analyser la société périurbaine, celle de l’enfance malheureuse de deux sœurs suivies par des acteurs sociaux, de l’adolescence subventionnée par des écoles adaptées, de l’assistance publique et des assistantes maternelles. Filles d’un père violent frappant sa femme, les deux jumelles sont très vite retirées, placées en foyer avant d’être accueillies par les Patrons, famille d’accueil salariée. Malheureusement, le père, grande gueule et esprit manipulateur, s’adonne à des attouchements sexuels sur Jessica (et sûrement sur Laëtitia) et certaines de leurs amies qui finissent par porter plainte. Après la mort de Laëtitia, celui qui voulait qu’on enferme les délinquants sexuels en le déclamant haut et fort aux funérailles, écopera de 8 années de prison. L’histoire avortée de cette jeune fille est teintée d’ironie tragique et de réalité sordide.

Jablonka, d’une écriture serrée, précise, obsessionnelle, se documente et nous ouvre les portes de l’enfer. Celui du meurtre crapuleux, sanglant, terrifiant et de ses conséquences sur la santé mentale. Dans la veine des De Sang Froid (Capote), du Chant du bourreau (Mailer), qui s’intéressaient aux criminels, mais aussi de Ma part d’ombre (Ellroy), ou encore Omar la construction d’un coupable (Rouart) qui retracent des enquêtes en suivant les victimes, Jablonka écrit un essai qui rend aussi hommage à Laëtitia en tentant de retracer sa vie puis ses tout derniers instants, jouant aussi d’un suspense douteux lorsqu’il sépare des chapitres pour créer une attente durant les passages effroyables de cette dernière journée.

Curieux dispositif chez celui qui, dans le texte, se distingue des médias qui transforment, selon lui, les faits divers en «spectacle de mort. Sous couvert de son statut d’historien (par opposition au «rapace journaliste») qui semble le déculpabiliser de tout, il écrit une enquête policière, un essai sociologique, un récit à suspense, la biographie de deux personnages, le tueur et sa victime. Ce livre très dense, très fouillé, est tout cela à la fois : un gros travail de recomposition et de décomposition. Il démonte également la récupération politicienne du crime en montrant comment ce même gouvernement, qui a accusé les juges de laxisme, est responsable de la baisse de leur effectif en bloquant les budgets ; sans quoi le dossier du criminel aurait été traité bien plus précisément. Dans cette histoire, c'est souvent celui qui accuse qui est coupable...

Mais au-delà de l’aspect polémique, c’est la dimension plus sociologique qui glace le sang. Laëtitia, jeune fille courageuse (elle finit ses études secondaires, trouve un travail et elle travaille dur pour pouvoir s’émanciper), est le symbole tragique d’une certaine jeunesse maudite : une difficile renaissance sociale et familiale, peu d’instruction (ses messages déposés sur Facebook témoignent d’une écriture phonétique où la faute d’orthographe triomphe à chaque mot tout autant que la mièvrerie des propos), peu de liberté, peu de bonheur, peu de marge financière. Sa vie n’est que survie dans le travail et, l’âge avançant, l’amour des garçons et la recherche d'une famille. Elle, si sage et sensible (si l'on en croit les recherches de Jablonka), plonge dans une transgression totalement inconcevable le jour même où elle est assassinée. En premier lieu, elle trompe son ami avec un jeune homme en couchant avec lui à l’arrière d’une voiture avant de passer l’après-midi puis la soirée avec l’assassin qui l’a fait boire et prendre de la drogue. Elle accepte de l’accompagner chez lui et succombe à son charme jusqu’à ce qu’elle se reprenne (la drogue et l’alcool participant à ce demi-suicide) et décide de revenir dans le droit chemin. Mais il est trop tard, elle a péché et elle doit mourir. Quel dieu vengeur la fit périr à 18 ans, massacrée par un homme qui, parallèlement à la strangulation, lui asséna 40 coups de couteau ?

Le livre tend tout de même à dissimuler les motivations premières de l'auteur. Soit ! Le système est à la fois pauvre et efficace. Soit ! Les hommes sont des bourreaux tiraillés par le viol et le meurtre. Mais décrire ce genre de fait divers permet-il vraiment de renseigner sur l’âme humaine (laissant davantage de questions que de réponses) ? Comment analyser l’esprit du tueur de Laëtitia (dont le parcours est plus chaotique que sa victime) ? Pourquoi massacrer une fille que l’on désire et qui se refuse au dernier moment ? Précisément parce qu’elle se refuse ? Pourquoi la trucider alors que quelques secondes plus tôt, elle acceptait le rapport buccal ? Parce que ce corps effleuré lui a échappé et qu’en le trucidant la pénétration est totale ? L’amour sexuel n’est pas moins qu’une possession du corps féminin dont le meurtre serait l’ultime assouvissement ? Une prison intime où les sens s’expriment entre douceur et sauvagerie ? Une percée dans le corps qu’on aimerait détruire car il a permis l’absolu et qu’il n’y a plus rien après ? Il n'y a rien après le sexe si ce n'est la recherche du sexe, encore et toujours. Il n'y a rien après le meurtre si ce n'est la recherche d'un autre meurtre. Le tueur est allé au bout de cette démonstration.

Pourquoi établir alors une biographie d’adolescente fluette dont seule la mort involontaire rend l’existence fascinante ? Laëtitia, non morte, ressemble à des milliers d’autres. Elle est belle, elle est volontaire, elle veut s’en sortir malgré son manque d’éducation et de culture ? Facebook, son travail et son téléphone représentent 80% de sa vie (c’est d’ailleurs par les réseaux sociaux que Jablonka réussit à se renseigner pour sa biographie). Jablonka décrit la vie d’une femme qui n’a pas choisi sa destinée et qui se plie à celle de sa génération (celle du travail précaire, des réseaux sociaux, des séries télé, des bars de province, des relations sexuelles rapides, et du vide intellectuel).

Restent ces mystères qui toujours font réfléchir. Laëtitia a laissé un testament écrit quelques jours avant sa disparition, dans lequel elle dit vouloir mourir. Ironie du sort, elle voulait léguer son corps à la science. Ses organes, qui ont reposé dans l’eau et qui sont donc inexploitables, passeront sous les scalpels et microscopes de l'autopsie pour retracer sa propre agonie. Double présage de la mort et de dernières volontés vérifié en peu de temps... Ce 18 janvier, elle, qui est très sensible et peu encline à l’infidélité, trompe son ami avec deux autres hommes avant d’être assassinée par l'un d'eux.

Enfin, Jablonka, écrit la vie d’une femme portée par les aides et les services du système, de l’enfance à la tombe. Toute sa vie, l’Etat l'a encadrée, lui donnant des chances de croire en l'Homme en dépit de sa condition de femme maltraitée. Foyer pour enfants retirés, famille d’accueil subventionnée, lycée public d’éducation prioritaire avec diplôme professionnalisant. Même lorsqu'elle est morte (Jablonka insiste souvent sur les détails scabreux de corps mutilé), et devant le mutisme du coupable, l’Etat est contraint de mettre en place un dispositif de recherches jusqu’à ce que le corps soit autopsié puis mis en bière pour une concession éternelle offerte par la mairie. Là encore, l’Etat déploie ses ressources, mais il n’a pas empêché l’inéluctable : la pulsion violente et mortifère. Laëtitia, dont le calvaire a duré toute sa vie avec en prime une mort abominable, a été une enfant portée par un système qui doit accuser toutes les failles d’une vie d’homme, sauvée et victime à la fois d’un Etat imparfait, tout comme l’être humain qui le sous-tient. Surprenante mise en abîme que Jablonka souligne avec précision, conférant au tout un aspect terrifiant.

Laëtitia, belle jeune fille et martyre, est le personnage involontaire d’un livre qui vous hante, vous interroge, vous choque, vous blesse, vous déprime, vous passionne, vous harcèle, vous scandalise, vous écœure : la peinture mise au grand jour de ce qu’aucune personne, quelque peu sensible et inquiète, ne souhaite voir en face (d’où le biais obligée de la lecture et de la représentation). Jablonka a composé là un livre terrifiant, et pourtant il rend hommage à quelqu’un qui, au vu des cicatrices retrouvées sur ses mains (symboles sanglants de celles qui ont parcouru sa courte existence), a voulu se protéger des coups de couteau qu’elle recevait tout en perdant la vie. La Fin des Hommes (nous mettrons le H majuscule) n’est jamais finie, ce pourquoi la littérature s'applique à décrire le Mal.


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 22/11/2017 )
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