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Le baiser du vampire
Christophe Guilluy   Le Crépuscule de la France d'en bas
Flammarion - Champs 2017 /  7 € - 45.85 ffr. / 250 pages
ISBN : 978-2-08-139598-5
FORMAT : 10,9 cm × 18,0 cm
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Ce nouvel essai du géographe Christophe Guilluy s’en prend à nouveau à la fracture grandissante entre les nouvelles élites de la bourgeoisie et les classes populaires. «Les discours fumeux sur l’interconnexion, la mobilité, l’échange, la mixité sociale, l’ouverture aux autres, à l’Autre ne visent qu’à dissimuler les effets d’un développement économique inégalitaire et d’une organisation territoriale excluant l’essentiel des catégories modestes», écrit-il. Tout l’intérêt de l'essai est de démontrer, cartes et chiffres à l’appui, que la ''France d’en haut'' n’a cessé depuis trente ans de promouvoir une imagerie de l’ouverture et du multiculturalisme pour laminer la ''France d’en bas'' et dissimuler cette désintégration. La nouvelle classe dirigeante déguise sa prédation contrairement à l’ancienne. Ce que Guilluy appelle «brouillage des classes». Elle n’assume plus ouvertement les signes du pouvoir et dissimule sa domination économique et culturelle par la mise en place d'une politique du Bien.

Cette nouvelle élite s’est drapée d’une imagerie anti-raciste, anti-fasciste, d’ouverture à l’Autre (débuts de la politique libérale de François Mitterrand en 1983 en même temps que le PS monte de toute pièce SOS Racisme) pour éliminer et rendre invisible sa prédation sociale et réduire ainsi les milieux populaires à une masse d’aigris, de réactionnaires, de fascistes, de pétainistes repliés sur eux-mêmes. Elle n’a pas hésité et n’hésite pas à ressortir les étoiles jaunes et les chemises noires des placards mités des années trente pour monter une reconstitution cinématographique à l’échelle du réel, une sorte de théâtre ritualisé entre pantins démocrates et bouffons fascistes, tristes figurants fatigués et usés jusqu’à la corde.

Guilluy analyse tout cela par des cartes, des chiffres et des statistiques officiels ; il démontre que cette ouverture en apparence est une fermeture réelle et concrète. «Dans la réalité, l’entre-soi et le réseautage n’ont jamais été aussi pratiqués», dit-il. Il énumère les phénomènes qui ont permis ce processus : la métropolisation (l'organisation du territoire autour d’une quinzaine de grandes villes) et la gentrification (avec l'installation des classes supérieures – les ''bobos'' - dans les anciens quartiers populaires, faisant grimper les loyers). «En considérant qu’un ouvrier économise 100 euros par mois, il lui faudrait un siècle pour acquérir 10 mètres carrés dans les anciens quartiers de la commune de Paris». De fait, les classes populaires se retrouvent exclues des grands centres urbains qui créent le plus de richesses et qui génèrent le plus d’emplois. «La nouvelle bourgeoisie a gagné. Nulle volonté de «chasser les pauvres», nul complot, simplement l’application stricte de la loi du marché. Le marché de l’immobilier a créé les conditions de la présence des catégories dont le marché du travail a besoin. La ville mondialisée a besoin de catégories supérieures qualifiées et d’exploiter à la marge des catégories populaires immigrées, voilà tout».

Dans les métropoles, les classes supérieures déménagent dans les quartiers chics ou en voie de gentrification, habitent des immeubles «socialement homogènes» et contournent la carte scolaire pour inscrire leurs enfants à l’École alsacienne, au bon collège public ou dans le privé. Mais certainement pas pour se mélanger dans les «collèges-ghettos» et «défavorisés» où se concentrent les enfants de l’immigration subsaharienne et maghrébine. Ce sont les milieux populaires qui subissent et réalisent concrètement cette mixité forcée. La chansonnette multiculturaliste n’est entonnée que pour les populeux : «La mixité, le multiculturalisme réel, c’est pour les autres». «Le partage de la richesse n’existe pas, c’est le partage de la pauvreté qui existe». Une imparable démonstration de la différence entre des représentations généreuses et la réalité.

Comme le démontre en effet Guilluy, cette ouverture aux minorités et à la diversité est absente dans les partis de gauche ou de droite traditionnels mais aussi dans la presse et les milieux culturels pour la plupart. Pire, cette nouvelle élite en arrive même à contester l’économie mondialisée tout en occupant la partie haute de l’échelle des salaires ; elle dénonce le patronat mais occupe les bons postes du CAC 40 ; elle pourfend le délabrement social mais vante l’uberisation de la société, etc. «Déguisée en hipsters, à l’abri des murs de nouveaux «hôtels particuliers», la nouvelle bourgeoisie accompagne sans mauvaise conscience le capitalisme le plus dur».

Cette ouverture au monde n’est qu’une attitude médiatique. Cette élite vit repliée sur elle-même, promeut les «filles et les fils de», n’ayant plus aucune légitimité dans les classes populaires, perdant aussi sa classe et sa dignité culturelle d’autrefois. Une élite hors-sol, sous vide, en orbite. Elle tend pour se protéger à recréer de fausses luttes à l’intérieur de ses propres bastions autour de thèmes sociétaux – le Mariage pour tous, le lutte contre les discriminations, le féminisme déchaîné d'une Marion Seclin - qui cachent de fait la lutte des classes se jouant en coulisses, et permettent de stigmatiser les aigris par leur manque d’ouverture. Aussi par ce que Guilluy appelle le «slacktivisme connecté», ou «activisme fainéant» de la «gauche hashtag» (#je suis en terrasse, #nuit debout). La nouvelle bourgeoisie peut donc vanter «l’ouverture» tout en étant rebelle et en contestation permanente.

L’altruisme des classes dominantes envers les minorités ou les banlieues est une tentative de contrôler des populations utiles électoralement et économiquement. Le bobo doit pouvoir recevoir ses sushis du soir sans se soucier qu'un sri-lankais soit payé au lance-pierres ! «En fait, la bourgeoisie d’aujourd’hui est aussi duplice que la bourgeoisie d’hier : elle porte haut un discours d’émancipation des pauvres et des immigrés, mais son niveau de vie et son mode de vie dépendent étroitement de leur exploitation (ici et à l’étranger). Une exploitation rendue invisible grâce à la mise en avant de la thématique de l’altérité culturelle qui vient opportunément se substituer à un rapport de classes plus difficile à assumer. À aucun moment la question des bénéfices individuels de l’immigration ne sera posée, encore moins celle de la domination sociale et culturelle. Ainsi, quand un bobo achète les services d’une nounou africaine, cette «exploitation traditionnelle du prolétariat» sera habillée d’”interculturalité”».

L'analyse est implacable et logique étant donné que la mondialisation repose sur une division internationale du travail, sur la mécanisation et la robotisation qui éliminent de fait les classes populaires occidentales (trop chères et trop protégées). À ces mobilité et flexibilité tant vantées par nos nouvelles élites correspond le sédentarisme des milieux populaires contraints par leurs faibles revenus d’aller dans des quartiers moins onéreux mais pauvres en emplois. On dénonce ensuite ces affreux immobilistes. Quant aux paysans...

À cette France populaire classée comme raciste par les discours politiques et médiatiques de la France d’en haut, il est facile de rétorquer comme le fait l’auteur qu’aucune population dans le monde n’a envie de devenir minoritaire, que ce soit au Maroc, en Afrique ou en Chine. Dans tout ce discours mensonger, symbolique et culturel, chaque terme pourrait être inversé : l’ouverture proclamée masque l’entre-soi, la mixité déguise le grégarisme social, le vivre-ensemble travestit l’ethnicisation des territoires et l’évitement de la carte scolaire, le discours républicain et l’égalité couvre un modèle inégalitaire et discriminateur, etc. Cette France périphérique, majoritairement populaire, représente près de 60% de la population, rappelle Guilluy. On comprend qu’une telle imagerie séductrice capte non seulement ceux qui bénéficient de la mondialisation mais enrôle ceux qui se croiront ainsi d’authentiques «citoyens open» qui voteront en conséquence contre le retour du fascisme, le repliement sur soi, et les nostalgiques de la terre. Pour éviter toute défaite électorale.

Guilluy fait la même analyse que Pasolini qui disait en 1974 que le fascisme réel parlait le langage de l’anti-fascisme, à l’heure de la société de consommation. «Véritable arme de classe, l’antifascisme présente en effet un intérêt majeur. Il confère une supériorité morale à des élites délégitimées en réduisant toute critique des effets de la mondialisation à une dérive fasciste ou raciste. Mais, pour être durable, cette stratégie nécessite la promotion de l’«ennemi fasciste» et donc la surmédiatisation du Front national… Aujourd’hui, on lutte donc contre le fascisme en faisant sa promotion. Un «combat à mort» où on ne cherche pas à détruire l’adversaire, mais à assurer sa longévité. Il est en effet très étrange que les républicains, qui sauf erreur détiennent le pouvoir, n’interdisent pas un parti identifié comme “fasciste”», remarque Guilluy.

L’auteur explique fort bien pourquoi cette France périphérique majoritairement populaire a rompu avec les discours politiques, économiques et médiatiques traditionnels pour créer une contre-société. Il rappelle que ce procédé s’appelle le «marronnage», terme qui désigne la fuite d’esclaves hors des plantations et la hantise des planteurs face au «grand marronnage», car les fugitifs étaient à l’origine de la création d’une contre-société qui menaçait le modèle économique et sociétal des colons et de leur famille. C’est bien ce qui arrive aussi dans la polarisation entre mondialistes et souverainistes. D’où la peur panique qui s’empare des premiers.

Guilluy conclut : «Comment assurer l’avenir d’un modèle mondialisé rejeté par une majorité de l’opinion ?». Peu importe, semble lui répondre Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne : «Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens».


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 13/11/2017 )
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