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Philosophie  
 

Face à l'urgence : les Essais de Heidegger
Martin Heidegger   Apports à la philosophie - De l'avenance
Gallimard - Bibliothèque de philosophie 2013 /  45 € - 294.75 ffr. / 622 pages
ISBN : 978-2-07-014057-2
FORMAT : 14,0 cm × 22,5 cm

François Fédier (Traducteur)

L'auteur du compte rendu : Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Agrégé d'histoire, Docteur ès lettres, sciences humaines et sociales, Nicolas Plagne est l'auteur d'une thèse sur les origines de l'Etat dans la mémoire collective russe. Il enseigne dans un lycée des environs de Rouen.

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Voici un livre longtemps attendu. En Allemagne dans son texte original, dans le monde où il a parfois déjà paru en traduction (aux États-Unis par exemple) et enfin aujourd’hui en France. Les fameux Beiträge zur Philosophie suscitaient depuis des décennies le genre de désir qu’éveillait précédemment Sein und Zeit. Et en effet ce qu’on appelait souvent Contributions à la philosophie est reconnu comme le second grand livre de Heidegger après Être et temps. Second chronologiquement, mais peut-être pas quant à l’importance historique et à la valeur philosophique intrinsèque de l’œuvre. Ce n’est pas bien sûr qu’Être et temps soit périmé depuis la parution de ces Apports, mais le livre de la fin des années trente constitue de toute évidence une reprise approfondie du questionnement de la pensée et opère comme un retournement ou, comme on a dit, un «tournant» : la non-moins fameuse «Kehre» sur laquelle on a tant disserté depuis des décennies. Tournant qu’il faut peut-être nommer avec François Fédier «volte-face», indiquant par là qu’il ne s’agit pas d’un coup de volant ni d’un virage changeant complètement de direction et d’objet de pensée !

Comme le disait Heidegger en avril 1962 dans une lettre à l’Américain W.J.Richardson (auteur d’un Through Phenomenology to Thought qui distinguait «Heidegger 1» et «Heidegger 2», usage ensuite repris) : «Votre distinction entre «Heidegger 1» et «Heidegger 2» est justifiée seulement à la condition qu’on garde constamment à l’esprit : c’est seulement par ce qui a été pensé en 1 que devient accessible ce qui est à penser en 2». Autrement dit : il convient de bien comprendre qu’il n’y a ni coupure ni rupture ni séparation «étanche» ni même évolution (au sens d’un changement de thème ou de thèse) entre ces deux moments, qui sont deux phases d’une même vie de pensée occupée à questionner l’être toujours plus radicalement ; et que la seconde phase (au sens biographique et «historique») est un approfondissement d’Être et temps qui donne rétrospectivement à ce premier grand livre un sens plus profond et plus riche, en ce que ce premier point de vue est repris et englobé à partir d’une autre perspective, d’un point de vue plus approprié à son travail. Si on doit peut-être, comme lui-même, prendre la route avec «Heidegger 1» et Être et temps, on ne les comprend vraiment qu’en «Heidegger 2», qui donne la bonne perspective, sur un autre sol, et permet de saisir ce qui se cherchait dans ce point de départ.

Il y a là d’ailleurs une note conforme à la critique heideggerienne du temps comme notion commune. C’est pourquoi relisant à cette époque Être et temps, ce traité philosophique de sa première maturité, Heidegger disait avec une modestie non dénuée de légitime fierté qu’avec le recul, cela tenait encore assez bien ! Oui, mais désormais comme un travail universitaire d’une époque encore trop marquée par l’approche subjectiviste, phénoménologique-husserlienne et transcendantale-néokantienne… (Et on notera que dans sa lettre, après avoir cité la distinction des deux Heidegger, le penseur efface son nom propre pour garder seulement les chiffres impersonnels : ce que le traducteur américain n’a peut-être pas bien vu). D’où le caractère inachevé d’Être et temps, et reconnu comme tel alors, qui fit penser à la plupart des commentateurs que le projet de Heidegger avait échoué : la dernière partie étant repoussée sine die. Or ce qu’entrevoyait déjà Heidegger, c’était l’insuffisance de l’approche de ce livre, premier moment de cristallisation. Et loin de fuir dans l’histoire de la philosophie ou dans la «poésie», comme dirent alors certains, Heidegger travaillait au début des années trente à l’invention de ce qui se cherchait confusément et ne fut opéré qu’au milieu de cette décennie. Après Être et temps, Heidegger médite de plus en plus en historien de la pensée, auprès de Kant mais aussi des Grecs, de Rilke et de Hölderlin, parce que justement Être et temps ne manifestait pas assez la nature historiale du questionnement : à savoir un processus historique au sens fort d’«Histoire-destinée» de la pensée! Une pensée en rien d’ailleurs abstraite et étrangère à l’Histoire ni réductible à la biographie de «l’auteur», même si elle emporte tout l’engagement d’une vie. Et les Apports à la philosophie pensés et rédigés entre 1936 et 1938 cristallisent cette prise de conscience qu’est nécessaire «l’Autre commencement».

D’où le côté «commotionnant» et ahurissant de ce livre. Par sa forme, il ne ressemble à rien de connu, sauf peut-être aux Pensées de Pascal, aux notes ultimes de Nietzsche, si ce n’est que Heidegger lui-même a classé et préparé la publication, tardive et posthume (en allemand en 1989). On pense aussi aux Essais de Montaigne pour l’ordre étrange, le caractère ouvert, inachevé, risqué mais saisi par l’urgence de sauver l’humanité aveugle au péril de sa démesure : on «s’essaye à penser l’estre». On y voit Heidegger penser devant nous, presque comme ça lui vient, reprenant à la page suivante ce qui n’est pas satisfaisant. Texte profond, brillant et jubilatoire.

Comme dans le passage sur la science, ce qu’elle est et ce qu’elle peut. Et comme on aimerait que cela soit lu !  «‘Science’ : ce mot doit toujours être entendu au sens qu’il a dans les Temps Nouveaux. La doctrina médiévale et l’épistémé grecque sont fondamentalement différentes d’elle, même si médiatement et métamorphosées, elles contribuent à déterminer ce que nous connaissons aujourd’hui (…). S’il en est ainsi, la ‘science’ elle-même n’est pas un savoir au sens de la fondamentation et de la conservation qui maintient une vérité essentielle. (…)» (pp.172-173). Refus de la raison, de la science ? Technophobie ? «Face à l’aridité croissante, à la contrefaçon de la philosophie, quelque chose d’essentiel serait déjà gagné pour un certain temps si l’on réussissait à poser de la manière qui convient, c’est-à-dire à partir de sa nécessité, la question de la vérité» (p.404).

Parfois le texte semble plus redoutable, vertigineux. Presque obscur pour des Modernes éduqués par les «Lumières» (l’athéisme, le «Progrès», «l’Evolution», «la science», la psychologie sous toutes ses formes) : comme sur le «Dieu à l’extrême». Façon pour Heidegger de nommer le divin, dont l’importance dépasse de loin la dimension numérique (la catégorie du nombre étant finalement inadaptée) et dont aucun monde véritablement humain ne peut se passer (on pensera ici au «Quadri-parti» : les hommes – les dieux, la terre – le ciel). Mais ce que sera ce divin et comment lui et nous seront de nouveau en coprésence pour faire une nouvelle époque du monde, nul ne peut encore le dire ! C’est ça, l’Histoire : l’inédit, imprévisible ! On ne peut ici que penser aux funérailles de Heidegger : loin de rejoindre enfin le catholicisme de sa jeunesse (comme tant l’annonçaient ou l’espéraient, les jésuites Richardson et Caputo croyant voir un retour progressif vers la théologie mystique et négative chez Heidegger 2 et pourquoi pas un retour au thomisme «néo» !), Heidegger fait lire par son fils des poèmes de Hölderlin ! «Bienheureuse Grèce !»

Or cette Histoire, ou plutôt l’Histoire du monde, fondamentalement est née en Occident (source de la mondialisation sous toutes ses formes) et sa matrice, c’est «la Métaphysique». Et seule une pensée historique, libre de tout excès d’érudition régionaliste, capable de méditer ce fait cardinal (Heidegger sur ce plan est héritier de Hegel et Nietzsche) est à la mesure du défi de notre époque. La métaphysique, c’est-à-dire 2500 ans de pensée depuis le premier commencement : grec. Loin d’être un exercice universitaire «abstrait» (on dirait aujourd’hui «déconnecté du réel», mais au fait : qu’est-ce que le «réel» ?), la «répétition» en esprit de cette histoire, sa déconstruction historico-analytique, sont la condition d’un dépassement de la crise du nihilisme. A quoi Nietzsche, n’a pas suffi, malgré son génie intuitif, pris lui-même dans l’ombre de la métaphysique. Autre interlocuteur, précieux en ces temps de «détresse» : Hölderlin, qui nous aide à préparer un avenir. Les détracteurs aveugles appellent cela «poétiser».

On est donc ici face à une continuité de “paradoxes” face auxquels il faut soi-même avoir une grande solidité pour ne pas voler en éclats. Évidemment, les lecteurs pressés et les commentateurs qui ne lisent même pas verront dans ces formules pesées et très réfléchies une série d’oracles pythiques, de régressions obscurantistes, de la religiosité réactionnaire, un ethnocentrisme naïf mais dangereux, quasi-colonialiste et raciste voire, évidemment : du nazisme. Pour qui veut lire avec attention et patience (les qualités les moins répandues aujourd’hui, dit le penseur), Heidegger est pourtant très clair : «C’est une idiotie sans nom de prétendre que la recherche expérimentale est quelque chose de nordique et germanique, et que la recherche rationnelle lui serait au contraire racialement étrangère. Il faudrait alors nous accommoder de compter Newton et Leibniz au nombre des ‘Juifs’» (p.191). On notera que «juif» est entre guillemets, ce qui est évidemment une façon de prendre une distance avec cette classification «raciale» (Heidegger souligne encore) des intellectuels et des savants. Quand Heidegger critique Bergson, il l’associe à Dilthey et, même en manuscrit dans son tiroir, n’invoque nullement sa judaïté. Mieux : Heidegger dit (p.75) que la spiritualité est une qualité (historique et culturelle) du peuple russe, très loin du racisme anti-slave des nazis ! D’ailleurs, souligne Heidegger : le «bolchévisme» (le communisme marxiste, vainqueur en Russie) est de matrice occidentale (sous-entendu : un avatar de la métaphysique hégélienne, historiciste, rationaliste, progressiste, étatiste, pas une idée mongole ou asiatique). A moins qu’on ne le dise «juif» (à cause de Marx) : mais alors le christianisme aussi l’est ! Et quelle conséquence en tirer ? (Heidegger visiblement discute la théorie raciste d’un Jésus aryen des «chrétiens allemands» de l’Eglise du Reich et pointe comme une contradiction dans ce christianisme raciste, qui devait aussi se débarrasser de saint Paul).

De façon plus générale, Heidegger prend explicitement ses grandes distances avec le national-socialisme, tantôt comme héritier du positivisme ou du biologisme vitaliste du 19ème siècle, pseudo-héritier de Nietzsche, tantôt comme démagogie de \"l\'intérêt du peuple\" (slogan répandu mais jamais clairement défini !). Nazisme d\'ailleurs pris à son corps défendant mais surtout inconsciemment dans l\'héritage du \"\'libéralisme\", par exemple sur l\'idée de science moderne et étrangement par son subjectivisme. Là où cela se gâte, c’est que ces caractères sont encore valables dans notre temps qui fuit les questions de fond. Des mises en garde plus qu’implicites pour les «rationalistes» et «libéraux démocrates» de son temps et du nôtre : le ver est encore dans le fruit (le pseudo-monde, organisation de l’humanité technicisée, le tout-calcul dévastant), et rien ne sert de mettre la tête dans le sable... On appelle ça l’actualité. Paresseusement, la polémique superficielle y verra le signe des tendances dangereuses…

Pour nous faire lire Heidegger en bon français (explicitement inactuel et dépaysant !), Fédier déploie son talent de traducteur inspiré des vieux poètes français. Car nous devons avoir «part au déferlement de la pleine essence de l’estre». Et qui a dit que lire Heidegger devait être facile ? L’idiome de l’avenance nous décoiffe l’esprit, mais par-là naît peut-être la prise de conscience que nous bavardons et gesticulons sur un volcan ou dansons sur le Titanic le jour d’avant : un autre a choisi, de toute nécessité existentiale et historiale, de faire face à la déferlante et au gouffre.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 25/03/2014 )
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