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Moi, Marc-Antoine Muret
Gérard Oberlé   Mémoires de Marc-Antoine Muret
Grasset 2009 /  18.50 € - 121.18 ffr. / 288 pages
ISBN : 978-2246731115
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C’est ici un livre de bonne foi, Lecteur» : telle est la première phrase des Essais de Montaigne, qui déclarait souhaiter qu’on le voie «en [s]a façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice». Dans ces Mémoires, c’est au tour de Marc-Antoine Muret de se peindre «tout entier, et tout nu», tel qu’en lui-même. Cet humaniste trop oublié du XVIe siècle, né dans le pays limousin le 12 avril 1526 et mort à Rome le 4 juin 1585, revient, au crépuscule de son existence, sur son passé d’enseignant érudit, ayant professé à Auch, Villeneuve, Poitiers, Bordeaux, Paris, puis en Italie, devant – entre autres noms célèbres – Montaigne, Belleau, Jodelle et Jean de la Taille, mais aussi sur son goût pour les jeunes muguets, ses parties de débauche et de batifolage en compagnie des pourceaux d\'Épicure.

Mémoires, mais aussi confessions : déplorant le fait que la vieillesse ne lui ait pas apporté l’ataraxie de l’âme qui est l’apanage du sage, torturé par la goutte et les insomnies, Marc-Antoine Muret ne souhaite rien dissimuler de lui-même. Alors que l’humeur noire domine plus que jamais son tempérament, loin de l’apaisement qui devrait accompagner l’approche de la mort, il éprouve la nostalgie des amitiés perdues, tandis que les souffrances de l’exil restent encore vives dans sa mémoire. Car ce «tempérament charnel», que l’humaniste avoue au seuil de ses Mémoires (p.15), et qui a toujours cohabité avec son amour des livres, lui a joué bien des tours : hédonisme sensuel et religion ne font pas toujours bon ménage, surtout quand il se trouve que les amants sont du même sexe. C’est donc pour sodomie et hérésie que Marc-Antoine Muret sera enfermé au Châtelet, devra fuir à Toulouse, puis, sous peine de n\'être pas seulement brûlé en effigie, devra s’exiler vers l’Italie. En arrière-plan de ce récit de vie, la vision noire d’un siècle marqué par les guerres de religion et la persécution des sodomites et autres «athéistes».

Comme nous l’indique la mention «roman» apposée dès la couverture du livre, ces Mémoires reposent en réalité sur une situation d\'énonciation fictive. Muret n\'a pas composé d\'œuvre autobiographique et c\'est Gérard Oberlé qui s\'est chargé de l\'écrire pour lui. Mais l\'on pourrait aisément se laisser prendre au piège de ce récit, tant la vogue des mémoires fut forte à la Renaissance et à l’âge classique. Comme nous l’indique l’avis «Au lecteur» figurant sur le site des éditions Grasset, Gérard Oberlé, romancier et érudit, ayant beaucoup travaillé sur la poésie néo-latine de l’époque de Muret, a ressenti le besoin de «changer d’époque», de plonger dans le siècle de la Madame de Clèves, qui assista à la mort du roi Henri II. Pendant deux années, l’humaniste du XXIe siècle a vécu avec Muret comme avec un ami, partageant ses lectures, tant antiques que renaissantes, son estime pour Scaliger et Dorat. «J\'aime autant vous dire que le retour en 2009 fut assez dégrisant». De cette intimité résulte ce livre de mémoires, racontés à la première personne par Muret lui-même, car qui mieux que lui pourrait témoigner de ce qui fut sa vie ? «Ceux qui pensent que la vie vaut d’être racontée, devraient toujours s’en charger eux-mêmes. Leurs inventions, leurs divagations et leurs menteries sont bien plus intéressantes que les \"vérités\" avancées par les biographes» (p.15).

Pour réaliser cet ouvrage, Gérard Oberlé a beaucoup lu Muret lui-même (dont les œuvres sont toutes en latin), mais a également compulsé des textes critiques, tant sur cet auteur que sur la Pléiade ou l’histoire des idées, dont il donne une bibliographie indicative. De cette double approche, empathique et historique, advient un livre «humaniste», au sens où toutes ces lectures se mêlent dans un harmonieux procédé d’innutrition. Les citations latines émaillent le cours d’une prose dont le lexique est volontiers archaïque et truculent, à la manière de Rabelais. Peut-être peut-on regretter que Gérard Oberlé n’ait pas poussé l’exercice de style jusqu’à imiter la prose d’un mémorialiste du XVIe siècle, ce qui aurait eu pour effet de mener à son terme le jeu de la fiction.

Muret dédie ses Mémoires à son jeune neveu, qui porte le même nom que lui, et cette homonymie produit bien souvent l’illusion qu’il se parle à lui-même. «Dans ces cahiers, je n’écrirai, mon cher Marc-Antoine, que ce que mon cœur me dictera. Mes confidences s’inscriront sur ces feuillets au gré de ma mémoire et de mon humeur. Souvenirs ? Confessions ? Commentaires ? Je ne sais trop comment qualifier une entreprise qui tiendra sans doute de la salade et de la ripopée, de la fatrasie et du salmigondis. […]. C’est ma vie, ma vie rêvée et ma vie vécue et c’est moi, avec mes talents et mes faiblesses, mes vices et mes qualités» (pp.27-28). S\'il revient sur son parcours en suivant un fil relativement linéaire, son écriture se fait surtout, selon l’expression montaignienne, «à sauts et à gambades» (p.128). Il ne s’interdit aucune digression, aucune rêverie sur le temps passé, bavarde selon le fil de sa pensée. Le je de l’énoncé (le jeune Muret) laisse bien souvent la place au je de l’énonciation (le vieux Muret écrivant), au gré d\'allers-retours effectués entre ces «deux vies» que le mémorialiste déclare avoir vécues (p.15).

Ce détour par les règnes de François Ier et Henri II ne sera pas salutaire que pour le seul Gérard Oberlé : le lecteur du XXIe siècle sortira nécessairement enrichi de ce séjour dans l’intimité de Muret, dans sa bibliothèque de livres et de souvenirs ; ce voyage dans le passé d’un siècle aujourd\'hui trop souvent méconnu ne sera pas «un sujet si frivole et si vain» et il sera tout à fait légitime d’y «employer son loisir».


Françoise Poulet
( Mis en ligne le 02/09/2009 )
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